Je lis le "journal de marche" de mon grand-père, sur la route d'Indochine, de 1946 à 1948 :
"Après avoir longé et admiré depuis l'aube le panorama exotique et merveilleux des îlots qui jalonnent l'étroit chenal naturel au centre de l'archipel
des îles de la Sonde, nous entrons en rade à Singapour, et nous restons au large à attendre le ravitaillement du ferry-boat et du mazoutier. Pendant que le steamer se frayait un passage entre les
îles, je me croyais parfois transporté dans ma tendre jeunesse, et avais le sentiment de revivre le fabuleux périple de Robinson Crusoë. Il m'a alors semblé retrouver en ces îles l'enchantement
de merveilles déjà connues, ou plutôt ardemment désirées. Etrange impression, penseront certains, mais que n'éprouve-t-on pas d'irréel et d'insaisissable en soi-même sous ces latitudes ?"
Lorsqu'il m'a remis ce carnet, j'ignorais qu'il avait écrit. Je savais son goût des mots, et la finesse de sa calligraphie. Fût-ce sur une carte d'anniversaire, il a toujours eu le souci du mot
juste. J'ai pourtant découvert avec fascination ses écrits de jeunesse. Il avait 18 ans. Je découvrais le jeune mousse qu'il fut derrière le vieil homme qui m'est familier. Et, surtout, nous qui
n'avons jamais parlé littérature, cette sensibilité qui nous réunit. Je sais l'ascendance de mes grands-parents, et plus particulièrement des figures paternelles sur ma vie et sur mon écriture.
Par leur présence ou leur absence, chacun d'eux définit celui que je suis. Une pierre jetée dans l'eau disparaît et autour d'elle les cercles continuent de troubler l'onde et de se
répéter.
par Jeb
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Littérature
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