Vendredi 27 juillet 2007
Ma mère ne s'était jamais fiée aux placards de cuisine. Depuis l'installation de la colonie, les femelles déposaient traditionnellement leurs sacs d'oeufs, ou oothèques, dans ces endroits afin que les nouveau-nés fussent près des principales réserves de nourriture. Cependant ma merveilleuse génitrice, bien qu'alourdie par sa portée de trente-huit petits, se traîna jusqu'à l'entrée car elle souhaitait nous voir faire nos débuts dans la partie inférieure de la bibliothèque.
L'idée que nous puissions lire ne l'avait pas effleurée. Si elle avait soupçonné ce que les livres allaient faire à ses petits, elle aurait préféré nous tuer tous. Elle désirait simplement nous donner de quoi téter, et la pâte douce et crémeuse qui reliait les livres nous servit de lait maternel.
A peine l'oothèque tomba-t-elle qu'il y eut un sauve qui peut général. Les pattes qui s'agitaient follement me labourèrent la tête et obscurcirent ma vision. J'émergeai enfin et parvins, en titubant sur le rayon, jusqu'à un volume à l'apaisante odeur de terre qui suggérait une utilisation fréquente mais de courte durée. Je ne pus déchiffrer ce qui était inscrit sur la plaque en or incrustée dans la couverture bleue. Pourtant, ce fut avec l'inflexible certitude de la jeunesse que je grimpai sur le dos du livre et entrepris de me sustenter en le parcourant.
Au cours de ces mois, je fus à de nombreuses reprises tenté de renoncer. A chaque page, je découvrais meurtres et trahisons, luxure, vengeance, duperie, génocide, perfidie, inceste ou tout autre vice innommable. Comment pouvait-on avoir choisi de répandre ces chroniques alors qu'elles auraient dû être jetées dans une fosse et recouvertes de pierres ? Désespéré, je rampai, grimpai par-dessus l'infranchissable barrière et pénétrai dans la seconde partie du Livre. Bien que plus petite, elle était encore pire. Cette fois, aussi sordide que fût le crime ou endurci le criminel, tout était pardonné ! Comme si rien ne s'était passé ! Je sus alors que je me garderais d'avoir affaire aux humains. Si l'homme exerçait son empire sur toutes les créatures rampantes de la terre, je me cacherais ici et ne tolérerais que le témoignage écrit de ses perversions.
Hélas, ma mère avait raison ; ce livre me mit à rude épreuve durant ma croissance. Après deux mues, je manquais d'espace au point de suffoquer. Il faisait jour quand je passai la tête entre les pages et parvins à regarder par-dessus le dos de l'ouvrage. Les lettres d'or se détachaient nettement ; je compris alors que j'étais un enfant de la Bible.

Les cafards n'ont pas de roi, Daniel Evan Weiss.
par Jeb publié dans : Littérature
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