Samedi 21 juillet 2007
Il y a des textes fondateurs, et donc une cause extérieure au besoin d'écrire. "La métamorphose" de Kafka m'a laissé une trace indélébile. Gregor Samsa s'éveille un matin, transformé en cafard. Autour de lui, la famille autrefois fidèle à ce fils aimé, prend rapidement ses distances et n'a bientôt plus, pour unique ambition, que de l'éliminer. La métamorphose de Gregor, c'est aussi celle de sa famille, qui s'émancipe peu à peu de cet amour filial, à l'image du père rendu à la vie, tiré d'une torpeur existentielle, par l'agonie de son propre fils. L'extrait choisi est un peu long, mais je ne pouvais présenter ce texte sans retranscrire, en intégralité, ce qui me semble en être la clé de voûte.

Il se passa un petit moment, Gregor gisait là exténué, alentour c'était le silence, peut-être était-ce bon signe. C'est alors qu'on sonna. La petite bonne était naturellement enfermée à clé dans la cuisine, et c'est donc Grete qui dut aller ouvrir. Le père rentrait. "Qu'est-ce qui s'est passé ?" tels furent ses premiers mots: sans doute avait-il tout compris, rien qu'à voir l'air de Grete. Elle répondit d'une voix assourdie, pressant vraissemblablement son visage contre la poitrine de son père : "Maman s'est trouvée mal, mais ça va mieux. Gregor s'est échappé; - Je m'y attendais, dit le père, je vous l'avais toujours dit; mais vous autres femmes vous n'écoutez rien." Gregor comprit que son père avait mal interprêté le compte rendu excessivement bref que lui avait fait Grete, et qu'il supposait que Gregor s'était rendu coupable de quelque acte de violence. Il fallait donc maintenant que Gregor rassure son père; car, pour lui fournir des explications, il n'en avait ni le temps ni la possibilité. Aussi se réfugia-t-il contre la porte de sa chambre et se pressa contre elle, afin que son père, dès qu'il entrerait dans l'anti-chambre, pût aussitôt voir que Gregor était animé des meilleures intentions, qu'il voulait tout de suite rentrer dans sa chambre et qu'il n'était pas nécessaire de le chasser, qu'il suffisait d'ouvrir la porte pour qu'il disparût immédiatement.
Mais le père n'était pas d'humeur à discerner ce genre de finesses. "Ah !" s'écria-t-il dès son entrée, sur un ton qui exprimait à la fois la fureur et la satisfaction. Gregor écarta la tête de la porte et la leva vers son père. Il n'avait vraiment pas imaginé son père tel qu'il le voyait là; certes, ces derniers temps, à force de se livrer à ses évolutions rampantes d'un genre nouveau, il avait négligé de se préoccuper comme naguère de ce qui se passait dans le reste de l'appartement, et il aurait dû effectivement s'attendre à découvrir des faits nouveaux. Mais tout de même, tout de même, était-ce là son père ? Était-ce le même homme qui, naguère encore, était fatigué et enfoui dans son lit, quand Gregor partait pour une tournée; qui, les soirs où Gregor rentrait , l'accueillait en robe de chambre dans son fauteuil; qui n'était guère capable de se lever et se contentait de tendre les bras en signe de joie, et qui, lors des rares promenades communes que la famille faisait quelques dimanches par an et pour les jours feriés importants, marchant entre Gregor et sa mère qui allaient pourtant déjà lentement, les ralentissait, tâtant laborieusement le sol d'une béquille précautionneuse et, quand il voulait dire quelque chose, s'arrêtant presque à chaque fois pour rameuter autour de lui son escorte ? Mais à présent il se tenait tout ce qu'il y a de plus droit; revêtu d'un uniforme strict, bleu à boutons dorés, comme en portent les employés des banques, il déployait son puissant double menton sur le col haut et raide de sa vareuse; sous ses sourcils broussailleux, ses yeux noirs lançaient des regards vifs et vigilants; ses cheveux blancs, naguère en bataille, étaient soigneusement lissés et séparés par une raie impeccable. Sa casquette, ornée d'un monogramme doré, sans doute celui d'une banque, décrivit une courbe à travers toute la pièce pour atterir sur le canapé; puis, les mains dans les poches de son pantalon et retroussant ainsi les pans de sa longue vareuse, il marcha vers Gregor avec un air d'irritation contenue. Il ne savait sans doute pas lui-même ce qu'il projetait de faire; mais toujours est-il qu'il levait les pieds exceptionnellement haut, et Gregor s'étonna de la taille gigantesque qu'avaient les semelles de ses bottes. Mais il ne s'attarda pas là-dessus, sachant bien depuis le premier jour de sa nouvelle vie que son père considérait qu'il convenait d'user à son égard de la plus grande sévérité. Aussi se mit-il à courir devant son père, s'arrêtant quand son père s'immobilisait, et filant à nouveau dès que son père faisait un mouvement. Ils firent ainsi plusieurs fois le tour de la pièce, sans qu'il se passât rien de décisif, et même sans que cela eût l'air d'une poursuite, tant tout cela se déroulait sur un rythme lent. C'est d'ailleurs pourquoi Gregor restait pour le moment sur le plancher, d'autant qu'il craignait, s'il se réfugiait sur les murs ou le plafond, que son père ne voie là de sa part une malice particulière. Encore Gregor était-il obligé de se dire qu'il ne tiendrait pas longtemps, même à ce régime, car pendant que son père faisait un pas, il devait exécuter, lui, quantité de petits mouvements. L'essoufflement commençait déjà à se manifester; aussi bien n'avait-il pas le poumon bien robuste, même dans sa vie antérieure. Tandis qu'ainsi il titubait, ouvrant à peine les yeux pour mieux concentrer ses énergies sur sa course, et que dans son hébétude il n'avait pas idée de s'en tirer autrement qu'en courant, et qu'il avait déjà presque oublié qu'il disposait des murs - en l'occurence encombrés de meubles délicatements sculptés, tout en pointes et en créneaux -, voilà que, lancé avec légèreté, quelque chose vint atterir tout à côté de lui et rouler sous son nez. C'était une omme; elle fut aussitôt suivie d'une deuxième; Gregor se figea, terrifié; poursuivre la course était vain, car son père avait décidé de le bombarder. Puisant dans la coupe de fruits sur la desserte, il s'était rempli les poches de pommes et maintenant, sans viser précisément, les lançait l'une après l'autre. Les petites pommes rouges roulaient par terre en tous sens, comme électrisées, et s'entrechoquaient. L'une d'elles, lancée mollement, effleura le dos de Gregor et glissa sans provoquer de dommage. mais elle fut aussitôt suivie d'une autre qui, au contraire, s'enfonça littéralement dans le dos de Gregor; il voulut se traîner un peu plus loin, comme si cette surprenante et incroyable douleur pouvait passer en changeant de lieu; mais il se sentit comme cloué sur place et s'étira de tout son long, dans une complète confusion de tous ses sens. Il vit seulement encore, d'un dernier regard, qu'on ouvrait brutalement la porte de sa chambre et que, suivie par sa soeur qui criait, sa mère en sortait précipitalent, en chemise, car sa soeur l'avait déshabillée pour qu'elle respirât plus librement pendant son évanouissement, puis que sa mère courait vers son père en perdant en chemin, l'un après l'autre, ses jupons délacés qui glissaient à terre, et qu'en trébuchant sur eux elle se précipitait sur le père, l'enlaçait, ne faisant plus qu'un avec lui - mais Gregor perdait déjà la vue - et, les mains derrière la nuque du père, le suppliait d'épargner la vie de Gregor.

La métamorphose, Franz Kafka.
par Jeb publié dans : Littérature
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Samedi 21 juillet 2007

Awa

Awa

Les femmes ont installé au sol un plat de mafé et un plat de riz blanc. Les doigts plongent dans la sauce brune, en extirpent un morceau de bœuf, d’aubergine, de choux ou de carotte, le mélangent avec dextérité au riz jusqu’à former au creux de la paume une boulette encore brûlante que la main, une fois portée à la bouche, immisce entre les lèvres d’un geste du pouce. Awa mâche distraitement un petit morceau de viande ; son appétit a soudainement disparu, la petite quantité de nourriture pèse lourd sur sa langue, paraît trop grosse pour son estomac contracté. Elle observe le visage des autres femmes, leurs lèvres et leurs doigts que l’huile d’arachide fait luire. Une petite fille s’approche, les femmes s’écartent pour qu’elle s’installe. L’enfant plonge ses mains dans le plat avec gourmandise, renverse un peu de sauce sur son ventre rond et nu. Kenzi semble toujours dormir, ses paupières à moitié refermées ne laissent apparaître que le blanc de ses yeux. Ce filet de nacre que dévoile le fin interstice est encadré de cils si courts, si fins que l’on croirait qu'un trait de crayon relève l’extrême blancheur agitée tel un courant sous une mer immobile. Le contraste avec la peau de l’enfant souligne la terrible absurdité du détail. Les deux petites mains tiennent fermement le pagne d’Awa, ultime rempart contre l’arrachement à la mère. Le bruit du marché est un ronronnement continu ; une alliance de bruits, de cris, de voix, intimement liée aux odeurs parfois si fortes que l’esprit ne parvient plus à les dissocier. A la simple évocation du marché, c’est un florilège de senteurs et de sons qui surgissent à l’esprit avant même l’image des étals. Awa aime profondément être là où elle se trouve en cet instant. Elle sent l’Afrique tout autour d’elle, en elle; se sait indissociable d’elle. Chaque détail l’habite, chaque odeur, chaque bruit, chaque couleur ; elle n’est faite que de sable, d’harmattan, de marchés, de rues bouillonnantes, de sécheresses mortelles, de pluies diluviennes ; jusqu’à ces femmes assises là et qui ne sont qu’une partie d’elle-même, une prolongation de cette terre. Puis, lové à cette appartenance, à cet amour viscéral, comme une vipère indélogeable d’un rocher, qui en épouse la forme de chaque cavité, la couleur du sable, Awa sent couver en elle la colère, la haine de l’Afrique. Cette Afrique qu’elle ne quittera pas, celle qui voit mourir son fils, qui le rappelle à la terre ; où lorsqu’un enfant meurt, il n’y a rien d’autre à faire que vivre, comme chaque jour, indifféremment. L’activité bourdonnante de Ouagadougou, jusqu'alors si rassurante, s’abat sur ses épaules avec violence. Awa pose un regard neuf sur le marché : sur son désespoir qui la fait se tenir là, son enfant mourant sur elle, la bouche encore pleine d’un bon repas, un poulet caché sous son boubou. Sur la fillette affamée qui profite de cette occasion – sans doute la seule de la journée - de faire un repas ; sur les femmes assommées par leur quotidien, chaque jour assises ici comme animées d’un unique instinct grégaire ; sur la colossale passivité culturellement enfouie jusque dans leurs tripes. Awa se relève brusquement, tremblante, le corps fragile de Kenzi au creux de ses bras. Les femmes relèvent la tête, Awa recule car leurs visages l’effraient. Elle trébuche, se relève, se met à courir dans les allées du marché pour en gagner la sortie. Son désespoir déferle en elle, cisaille sa gorge, engourdit ses jambes, lancine sa poitrine. Une fois dans la rue, elle cesse sa course. Quelques passants l’observent avec amusement ou pitié. Awa les ignore, marche d’un pas vif. Elle ne sait où aller et Kenzi lui rappelle son impuissance, celle-là même qui fait sourdre sa colère. Tout, autour d’elle, semble l’observer avec stoïcisme. Elle veut hurler qu’elle ne sait quoi faire, qu’elle ne peut rien faire, mais sait qu’elle n’aurait en retour que l'écho de sa propre voix. La ville tourne, retourne, gronde, ondule, implacable, happe Awa dans ses rues, hostile, la projette, la tire, la jette de flots de couleurs en chaos olfactifs ; puis la laisse au milieu de la foule, seule et impuissante tandis que le souffle de l’enfant s’amenuise.

© Ne rien faire, Jean-Baptiste Garcia

par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 20 juillet 2007
Deux études anatomiques par Théodore Géricault, préparatoires au "Radeau de la Méduse". Cherchant à peindre avec exactitude les traits de la mort, et d'en dégager une beauté sombre, Géricault trouvait chez les anatomistes de Paris et à Bicêtre des morceaux de cadavres qu'il conservait ensuite dans son atelier. Il aurait donné à la tête du supplicié ses propres traits. Deux "natures mortes" de toute beauté, dont l'une est exposée au Musée Fabre, à Montpellier. Grand génie, homme avide d'extrêmes et de liberté, sa passion pour les chevaux et les courses effrénées le conduisit à une série de chutes graves durant lesquelles sa colonne vertébrale fut gravement atteinte. Il continua de donner des cours à ses élèves depuis son lit d'agonie, à Paris, où il ne cessait de peindre sa propre main, gagnée par les stigmates de la mort. Géricault, ayant brûlé ses derniers vaisseaux, meurt le 26 Janvier 1824, laissant une oeuvre rare mais qui continue d'être aujourd'hui l'une des plus fortes, des plus audacieuses du XIX° siècle, une révolution de la peinture classique.



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par Jeb
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Mercredi 18 juillet 2007
Celles qui s’essoufflent dans la touffeur des lits pourrissants,
Celles qu’on trouve ensanglantées près des barrières,
Celles qui plongent, pierres, dans la nuit des eaux,
Qu’un voile les recouvre.
Celles dont sourd la sueur dernière,
Celles dont la corde balance l’ombre,
Celles dont le pavois est un brancard de feuilles,
Que l’herbe les recouvre.
Celles dont la dent rit sur la lèvre bleue,
Celles qui habitées déjà bougent,
Celles dont l’œil refuse de se clore,
Que la nuit les recouvre.
Celles dont poussent les ongles blancs,
Celles qui distillent un suc,
Celles qui grondent sous les racines,
Que l’oubli les recouvre.

Litanies, Gabrielle Wittkop (paru initialement dans "Litanies pour une amante funèbre" aux éditions Cegna, en 1977)
© Nikola Delescluse
Je tiens à remercier chaleureusement Nikola Delescluse qui, en m'autorisant à publier ce somptueux poème de Gabrielle Wittkop, me fait l'honneur de son amitié et prouve une fois de plus la passion qui le lie à l'ensemble de son oeuvre et au souvenir de cette grande Dame . Souhaitons que les 31 perles noires que contient ce recueil soient un jour publiées à nouveau.
par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 18 juillet 2007
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Le ventre en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un œil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

Spleen et Idéal, XXIX, Charles Baudelaire

par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 17 juillet 2007
Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion ; et c'est un empereur faible, cruel, ignorant, fanatique, qui, l'enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Justine ! de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ! Le sage peut-il voir autre chose, dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit dégoûtant de l'imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d'un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque et s'il était réellement puissant, ou, pour mieux dire, s'il y avait véritablement un Dieu, serait-ce par des moyens aussi absurdes qu'il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l'organe d'un bandit méprisable qu'il nous eût montré comment il fallait le servir ? S'il est suprême, s'il est puissant, s'il est juste, s'il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes ou des farces qu'il voudra m'apprendre à le servir ou à le connaître ! Souverain moteur des astres et du cœur de l'homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous parler en se gravant dans l'autre ? Qu'il imprime, un jour, en traits de feu, au centre du soleil, la loi qui peut lui plaire et qu'il veut nous donner : d'un bout de l'univers à l'autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois, deviendront coupables s'ils ne la suivent pas alors ; aucune excuse ne pourra légitimer leur incrédulité. Mais n'indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l'Asie ; ne choisir, pour sectateur, que le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, que le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu'il est impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d'individus ; laisser les autres dans l'erreur, et les punir d'y être restés : eh non, Justine, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider ; j'aimerais mieux mourir mille fois, que de les croire. Il n'y a point de Dieu, il n'y en eut jamais. Cet être chimérique n'exista que dans la tête des fous ; aucun être raisonnable ne pourra ni le définir, ni l'admettre ; et il n'y a qu'un sot qui puisse adopter une idée si prodigieusement contraire à la raison. Mais la nature, me direz-vous, est inconcevable sans un Dieu. Ah ! j'entends ; c'est-à-dire, que pour m'expliquer ce que vous comprenez fort peu, vous avez besoin d'une cause où vous ne comprenez rien du tout ; vous prétendez démêler ce qui est obscur, en redoublant l'épaisseur des voiles ; vous croyez briser un lien, en multipliant les entraves. Physiciens crédules et enthousiastes, pour nous prouver l'existence d'un Dieu, copiez des traités de botanique ; entrez, comme Fénelon, dans un détail minutieux des parties de l'homme ; élancez-vous dans les airs, pour admirer le cours des astres ; extasiez-vous devant des papillons, des insectes, des polypes, des atomes organisés, dans lesquels vous croyez trouver la grandeur de votre vain Dieu : toutes ces choses, vous aurez beau dire, ne démontreront jamais l'existence de cet être absurde et imaginaire ; elles prouveront seulement que vous n'avez pas les idées que vous devez avoir de l'immense variété des matières et des effets que peuvent produire des combinaisons diversifiées à l'infini, dont l'univers est l'assemblage ; elles prouveront que vous ignorez ce qu'est la nature, que vous n'avez aucune idée de ses forces, lorsque vous les jugez incapables de produire une foule de formes et d'êtres dont vos yeux, même armés de microscopes, ne voient jamais la moindre partie ; elles prouveront enfin que, faute de connaître les agents sensibles, vous trouverez plus court d'avoir recours à un mot sous lequel vous désignez un agent spirituel dont il vous sera toujours impossible d'avoir une idée sûre.
On nous dit gravement qu'il n'y a point d'effet sans cause ; on nous répète à tout moment que le monde ne s'est pas fait lui-même. Mais l'univers est une cause, il n'est point un effet, il n'est point un ouvrage ; il n'a point été créé, il a toujours été ce que nous le voyons ; son existence est nécessaire ; il est sa cause lui-même. La nature, dont l'essence est visiblement d'agir et de produire, pour remplir ses fonctions, comme elle fait sous nos yeux, n'a pas besoin d'un moteur invisible, bien plus inconnu qu'elle-même. La matière se meut par sa propre énergie, par une suite nécessaire de son hétérogénéité ; la diversité des mouvements ou des façons d'agir constitue seule la diversité des matières ; nous ne distinguons les êtres les uns des autres que par la différence des impressions ou des mouvements qu'ils communiquent à nos organes. Quoi ! vous voyez que tout est en action dans la nature, et vous prétendez que la nature est sans énergie ! Vous croyez imbécilement que ce tout, agissant essentiellement, peut avoir besoin d'un moteur ? Et quel est-il donc, ce moteur ? Un esprit, c'est-à-dire un être nul. Persuadez-vous donc, au contraire, que la matière agit par elle-même et cessez de raisonner sur votre amour spirituel, qui n'a rien de ce qu'il faut pour la mettre en action. Revenez de vos incursions inutiles ; rentrez d'un monde imaginaire dans un monde réel ; tenez-vous-en aux causes secondes ; laissez aux théologiens leur cause première, dont la nature n'a nullement besoin pour produire tout ce que vous voyez. Oh ! Justine, comme j'abhorre, comme je déteste cette idée d'un Dieu ! comme elle choque ma raison et déplaît à mon cœur ! Quand l'athéisme voudra des martyrs, qu'il le dise, et mon sang est tout prêt.


La nouvelle Justine; Sade
par Jeb publié dans : Littérature
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Lundi 16 juillet 2007
 
Le 10 Décembre était l'anniversaire de Mme Sasaki, mais comme elle voulait le célébrer le plus discrètement possible, elle n'avait invité chez elle pour prendre le thé que ses amies les plus proches. Se réunirent donc Mmes Yamamoto, Matsumura, Azuma et Kasuga - toutes avaient quarante-trois ans, le même âge que leur hôtesse.
Ces dames faisaient partie pour ainsi dire d'une société secrète : Ne Pas Avouer Son Age, et l'on pouvait implicitement compter qu'elles n'iraient pas raconter combien il y aurait de bougies sur le gâteau. N'avoir convié à son anniversaire que des invitées aussi sûres montrait bien la prudence habituelle de Mme Sasaki.
Pour les recevoir, Mme Sasaki mit une bague ornée d'une perle. Des diamants pour une réunion exclusivement féminine n'auraient pas été du meilleur goût. En outre, les perles allaient mieux avec la couleur de la robe qu'elle portait ce jour-là.
La réception venait juste de commencer, et Mme Sasaki s'était approchée pour vérifier une dernière fois le gâteau, lorsque la perle, mal enchâssée et qui bougeait déjà un peu, finit par échapper et tomber. Ce qui parut un accident de bien mauvais augure pour l'agrément de la réunion, mais il aurait été encore plus embarrassant que tout le monde s'en aperçût, et Mme Sasaki se dit qu'elle n'allait pas se montrer avec une bague où quelque chose manquait, lorsqu'elle couperait le gâteau : elle l'enleva donc discrètement, et sans même se retourner la glissa dans un rayonnage le long du mur derrière elle.
L'agitation des bavardages, la surprise et le plaisir que firent à Mme Sasaki les cadeaux bien choisis que lui apportaient ses amies, lui firent très vite oublier l'incident de la perle. Arriva bientôt le moment de la cérémonie obligée : allumer et éteindre les bougies du gâteau. Toutes se pressèrent autour de la table, pour aider à allumer les quarante-trois bougies, ce qui n'était pas si facile.
On ne pouvait guère attendre de Mme Sasaki, qui avait les poumons faibles, qu'elle en soufflât d'un seul coup une telle quantité, et son air de totale impuissance déclencha toute une série de réflexion et de rires.
Pour servir le gâteau, Mme Sasaki, après avoir hardiment tranché, découpa à la demande des morceaux plus ou moins épais, qu'elle déposa sur les assiettes. Chacune des invitées prit la sienne et alla se rasseoir. Tout le monde allongeant la main en même temps, il y eut autour de la table beaucoup de presse et de confusion.
Le dessus du gâteau était orné d'un dessin en glaçage rose, parsemé d'une quantité de petites billes argentées. C'était des cristaux de sucre argenté, décoration très courante sur les gateaux d'anniversaire. Dans la confusion pour se resservir, des copeaux de glaçage se dispersèrent partout sur la nappe blanche. Quelques invitées les recueillirent avec les doigts pour les mettre sur leurs assiettes, d'autres pour les avaler directement.
Finalement elles retournèrent toutes s'asseoir pour manger en riant, tranquillement, leur morceau de gâteau. Il n'avait pas été confectionné à la maison, mais commandé par Mme Sasaki à un pâtissier de grand renom, et les invitées furent unanimes à le déclarer excellent.
Mme Sasaki nageait dans le bonheur. Mais tout à coup, avec un brin d'angoisse, elle se rappela la perle qu'elle avait laissée sur la table, et se leva avec tout le naturel possible pour aller la reprendre. A l'endroit où elle était sûre de l'avoir laissée, on ne l'y voyait plus.
Mme Sasaki avait horreur de perdre les choses. Aussitôt et sans réfléchir, au beau milieu de sa réception, elle se laissa absorber par sa recherche, si tendue que tout le monde s'en aperçut.
" Il y a quelque chose qui ne va pas ? dit l'une d'elles.
- Non, pas du tout. Un instant..."
C'était une réponse ambiguë, et Mme Sasaki n'avait pas encore eu le temps de se décider à se rasseoir, que l'une d'abord, puis une autre, et finalement toutes ses invitées s'étaient levées pour secouer la nappe ou tâtonner par terre. Mme Azuma, devant toute cette agitation, ne trouvait pas de mots pour en déplorer la cause. Elle était outrée qu'une hôtesse se permit de créer une situation aussi impossible pour la perte d'une seule perle.
Mme Azuma décida de s'offrir en sacrifice pour tout sauver. Avec un héroïque sourire elle s'écria : "C'est donc ça ! Ca doit être une perle que je viens d'avaler ! Une bille d'argent a roulé sur la nappe quand on m'a donné mon gâteau, et je l'ai ramassée et avalée machinalement. J'ai bien eu l'impression qu'elle me restait un peu en travers de la gorge. Bien sûr; s'il s'était agi d'un diamant, je le rendrais de suite - au besoin en me faisant opérer - mais comme c'est une perle je vous demande tout simplement de me pardonner."
Cette déclaration apaisa tout de suite les inquiétudes de l'assemblée, et l'on eut par-dessus tout le sentiment qu'elle délivrait l'hôtesse d'une situation bien embarassante. Personne n'essaya de s'interroger sur la vérité ou la fausseté de la confession de Mme Azuma. Mme Sasaki prit une des billes argentées qui restaient et la porta à sa bouche.
"Hum, dit-elle. Celle-ci a certainement un goût de perle !".
Et ce petit incident se fondit à son tour dans la bonne humeur des taquineries - et, au milieu des rires, s'évapora.

La perle, in La mort en Été, Yukio Mishima.
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 15 juillet 2007
Une relecture de Rembrandt par Dolron ?

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par Jeb publié dans : Photographie
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Dimanche 15 juillet 2007
Une semaine plus tard, je suis transféré ici. Trois mois s'écoulent encore et ma mère meurt. Personne mieux que toi ne sait combien je l'aimais et l'honorais. Sa mort fut un si terrible choc que, moi, naguère seigneur du verbe, je ne trouve pas de mot pour exprimer mon angoisse et ma honte. Même aux jours les plus parfaits de mon développement artistique, je n'aurais pu trouver les mots propres à soutenir un si auguste fardeau ou à accompagner avec une musique empreinte d'une majesté suffisante le pourpre cortège de mon incommunicable peine. Mon père et elle m'avaient légué un nom qu'ils avaient rendu noble et honoré, non seulement dans les domaines de la littérature, de l'art, de l'archéologie et de la science, mais dans l'histoire de ma patrie et de son évolution en tant que nation. J'avais déshonoré ce nom à jamais. J'en avais fait un bas objet de risée parmi les gens du commun. Je l'avais traîné dans la boue. Je l'avais livré aux brutes pour le rendre brutal et aux imbéciles pour en faire un synonyme de folie. Ce que j'ai alors souffert et ce que je souffre encore, nulle plume ne saurait le consigner. Si malade qu'elle fût, ma femme, toujours bonne pour moi, craignant que je n'apprisse la nouvelle de lèvres indifférentes, entreprit le voyage de Gênes en Angleterre pour m'annoncer elle-même avec ménagement une perte aussi irrémédiable. Des messages de sympathie me parvinrent de tous ceux qui avaient encore de l'affection pour moi. Et même, apprenant qu'un nouveau malheur venait de me frapper, des gens qui ne m'avaient pas connu personnellement écrivirent pour demander que me fût transmise l'expression de leurs condoléances. Toi seul es resté muet. Pas un mot de toi, pas un message. De pareille attitude, mieux vaut dire ce que Virgile dit à Dante à propos de ceux dont la vie fut dénuée de nobles impulsions de sympathies profondes : Non ragioniam di lor, ma guarda e passa.

De profundis, Oscar Wilde
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 12 juillet 2007
Il la regardait qui somnolait, étendue par terre avec sa poupée dans les bras... Et s'il s'taillait un peu le doigt, lui, y pourrait lui donner un peu d'sang à boire, et puis même, l'doigt, ça lui ferait rien d'plus l'avoir du tout, s'il lui donnait plutôt la viande d'son doigt à manger... " Y t'embêtent tes cheveux, hein?", car seuls ses cheveux regorgaient encore de vie et foisonnaient, et la remettant sur son séant il fit une tresse de sa tignasse parmi laquelle ses doigts se glissaient en effleurant les poux, "Merci, Seita!"; arrangés de la sorte ses cheveux creusaient autour de ses yeux des cernes encore plus profonds... Il lui passa quelque chose par la tête Setsuko, elle ramassa deux cailloux à côté d'elle, "Seita, sers-toi...", "Hein?", "C'est du riz, tiens ! Tu veux du thé aussi ?", puis avec, soudain, un regain d'entrain : "J'ai cuit aussi un tourteau de soja, j't'en donne ?", qu'elle faisait en alignant mottes de terre et cailloux, comme pour jouer à la dinette, "Allez sers-toi Mange. Comment ? Tu manges pas?".
Vers midi le 22 août, quand il revint à l'abri après une baignade dans l'étang, Setsuko était morte. Les derniers jours, elle n'était plus qu'un squelette vivant, on ne l'entendait plus, elle avait laissé une énorme fourmi lui grimper sur la figure sans faire le moindre geste pour la chasser, c'était à peine si la nuit elle suivait encore les lueurs des lucioles, murmurant faiblement: "En haut... en bas... ah! s'est arrêtée!" (...)
À la tombée de la nuit, un orage éclata, Seita, blotti au fond des ténèbres de la cave, le cadavre de Setsuko sur ses genoux, somnolait, se réveillant à tout moment, caressant encore les cheveux de sa soeur, collant sa joue sur son front déjà tout refroidi, les yeux toujours secs. Au milieu de l'orage qui mugissait, qui se déchaînait en secouant furieusement les feuilles des arbres, il croyait percevoir les sanglots de Setsuko, et l'illusion le poursuivait encore d'entendre s'élever cette marche de la marine nationale.

Le tombeau des lucioles, Nosaka Akiyuki
par Jeb publié dans : Littérature
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