Samedi 21 juillet 2007
Il y a des textes fondateurs, et donc une cause extérieure au besoin d'écrire. "La métamorphose" de Kafka m'a laissé une trace indélébile. Gregor Samsa s'éveille un matin,
transformé en cafard. Autour de lui, la famille autrefois fidèle à ce fils aimé, prend rapidement ses distances et n'a bientôt plus, pour unique ambition, que de l'éliminer. La métamorphose de
Gregor, c'est aussi celle de sa famille, qui s'émancipe peu à peu de cet amour filial, à l'image du père rendu à la vie, tiré d'une torpeur existentielle, par l'agonie de son propre fils.
L'extrait choisi est un peu long, mais je ne pouvais présenter ce texte sans retranscrire, en intégralité, ce qui me semble en être la clé de voûte.
Il se passa un petit moment, Gregor gisait là exténué, alentour c'était le silence, peut-être était-ce bon signe. C'est alors qu'on sonna. La petite bonne était naturellement enfermée à clé dans la cuisine, et c'est donc Grete qui dut aller ouvrir. Le père rentrait. "Qu'est-ce qui s'est passé ?" tels furent ses premiers mots: sans doute avait-il tout compris, rien qu'à voir l'air de Grete. Elle répondit d'une voix assourdie, pressant vraissemblablement son visage contre la poitrine de son père : "Maman s'est trouvée mal, mais ça va mieux. Gregor s'est échappé; - Je m'y attendais, dit le père, je vous l'avais toujours dit; mais vous autres femmes vous n'écoutez rien." Gregor comprit que son père avait mal interprêté le compte rendu excessivement bref que lui avait fait Grete, et qu'il supposait que Gregor s'était rendu coupable de quelque acte de violence. Il fallait donc maintenant que Gregor rassure son père; car, pour lui fournir des explications, il n'en avait ni le temps ni la possibilité. Aussi se réfugia-t-il contre la porte de sa chambre et se pressa contre elle, afin que son père, dès qu'il entrerait dans l'anti-chambre, pût aussitôt voir que Gregor était animé des meilleures intentions, qu'il voulait tout de suite rentrer dans sa chambre et qu'il n'était pas nécessaire de le chasser, qu'il suffisait d'ouvrir la porte pour qu'il disparût immédiatement.
Mais le père n'était pas d'humeur à discerner ce genre de finesses. "Ah !" s'écria-t-il dès son entrée, sur un ton qui exprimait à la fois la fureur et la satisfaction. Gregor écarta la tête de la porte et la leva vers son père. Il n'avait vraiment pas imaginé son père tel qu'il le voyait là; certes, ces derniers temps, à force de se livrer à ses évolutions rampantes d'un genre nouveau, il avait négligé de se préoccuper comme naguère de ce qui se passait dans le reste de l'appartement, et il aurait dû effectivement s'attendre à découvrir des faits nouveaux. Mais tout de même, tout de même, était-ce là son père ? Était-ce le même homme qui, naguère encore, était fatigué et enfoui dans son lit, quand Gregor partait pour une tournée; qui, les soirs où Gregor rentrait , l'accueillait en robe de chambre dans son fauteuil; qui n'était guère capable de se lever et se contentait de tendre les bras en signe de joie, et qui, lors des rares promenades communes que la famille faisait quelques dimanches par an et pour les jours feriés importants, marchant entre Gregor et sa mère qui allaient pourtant déjà lentement, les ralentissait, tâtant laborieusement le sol d'une béquille précautionneuse et, quand il voulait dire quelque chose, s'arrêtant presque à chaque fois pour rameuter autour de lui son escorte ? Mais à présent il se tenait tout ce qu'il y a de plus droit; revêtu d'un uniforme strict, bleu à boutons dorés, comme en portent les employés des banques, il déployait son puissant double menton sur le col haut et raide de sa vareuse; sous ses sourcils broussailleux, ses yeux noirs lançaient des regards vifs et vigilants; ses cheveux blancs, naguère en bataille, étaient soigneusement lissés et séparés par une raie impeccable. Sa casquette, ornée d'un monogramme doré, sans doute celui d'une banque, décrivit une courbe à travers toute la pièce pour atterir sur le canapé; puis, les mains dans les poches de son pantalon et retroussant ainsi les pans de sa longue vareuse, il marcha vers Gregor avec un air d'irritation contenue. Il ne savait sans doute pas lui-même ce qu'il projetait de faire; mais toujours est-il qu'il levait les pieds exceptionnellement haut, et Gregor s'étonna de la taille gigantesque qu'avaient les semelles de ses bottes. Mais il ne s'attarda pas là-dessus, sachant bien depuis le premier jour de sa nouvelle vie que son père considérait qu'il convenait d'user à son égard de la plus grande sévérité. Aussi se mit-il à courir devant son père, s'arrêtant quand son père s'immobilisait, et filant à nouveau dès que son père faisait un mouvement. Ils firent ainsi plusieurs fois le tour de la pièce, sans qu'il se passât rien de décisif, et même sans que cela eût l'air d'une poursuite, tant tout cela se déroulait sur un rythme lent. C'est d'ailleurs pourquoi Gregor restait pour le moment sur le plancher, d'autant qu'il craignait, s'il se réfugiait sur les murs ou le plafond, que son père ne voie là de sa part une malice particulière. Encore Gregor était-il obligé de se dire qu'il ne tiendrait pas longtemps, même à ce régime, car pendant que son père faisait un pas, il devait exécuter, lui, quantité de petits mouvements. L'essoufflement commençait déjà à se manifester; aussi bien n'avait-il pas le poumon bien robuste, même dans sa vie antérieure. Tandis qu'ainsi il titubait, ouvrant à peine les yeux pour mieux concentrer ses énergies sur sa course, et que dans son hébétude il n'avait pas idée de s'en tirer autrement qu'en courant, et qu'il avait déjà presque oublié qu'il disposait des murs - en l'occurence encombrés de meubles délicatements sculptés, tout en pointes et en créneaux -, voilà que, lancé avec légèreté, quelque chose vint atterir tout à côté de lui et rouler sous son nez. C'était une omme; elle fut aussitôt suivie d'une deuxième; Gregor se figea, terrifié; poursuivre la course était vain, car son père avait décidé de le bombarder. Puisant dans la coupe de fruits sur la desserte, il s'était rempli les poches de pommes et maintenant, sans viser précisément, les lançait l'une après l'autre. Les petites pommes rouges roulaient par terre en tous sens, comme électrisées, et s'entrechoquaient. L'une d'elles, lancée mollement, effleura le dos de Gregor et glissa sans provoquer de dommage. mais elle fut aussitôt suivie d'une autre qui, au contraire, s'enfonça littéralement dans le dos de Gregor; il voulut se traîner un peu plus loin, comme si cette surprenante et incroyable douleur pouvait passer en changeant de lieu; mais il se sentit comme cloué sur place et s'étira de tout son long, dans une complète confusion de tous ses sens. Il vit seulement encore, d'un dernier regard, qu'on ouvrait brutalement la porte de sa chambre et que, suivie par sa soeur qui criait, sa mère en sortait précipitalent, en chemise, car sa soeur l'avait déshabillée pour qu'elle respirât plus librement pendant son évanouissement, puis que sa mère courait vers son père en perdant en chemin, l'un après l'autre, ses jupons délacés qui glissaient à terre, et qu'en trébuchant sur eux elle se précipitait sur le père, l'enlaçait, ne faisant plus qu'un avec lui - mais Gregor perdait déjà la vue - et, les mains derrière la nuque du père, le suppliait d'épargner la vie de Gregor.
La métamorphose, Franz Kafka.
Il se passa un petit moment, Gregor gisait là exténué, alentour c'était le silence, peut-être était-ce bon signe. C'est alors qu'on sonna. La petite bonne était naturellement enfermée à clé dans la cuisine, et c'est donc Grete qui dut aller ouvrir. Le père rentrait. "Qu'est-ce qui s'est passé ?" tels furent ses premiers mots: sans doute avait-il tout compris, rien qu'à voir l'air de Grete. Elle répondit d'une voix assourdie, pressant vraissemblablement son visage contre la poitrine de son père : "Maman s'est trouvée mal, mais ça va mieux. Gregor s'est échappé; - Je m'y attendais, dit le père, je vous l'avais toujours dit; mais vous autres femmes vous n'écoutez rien." Gregor comprit que son père avait mal interprêté le compte rendu excessivement bref que lui avait fait Grete, et qu'il supposait que Gregor s'était rendu coupable de quelque acte de violence. Il fallait donc maintenant que Gregor rassure son père; car, pour lui fournir des explications, il n'en avait ni le temps ni la possibilité. Aussi se réfugia-t-il contre la porte de sa chambre et se pressa contre elle, afin que son père, dès qu'il entrerait dans l'anti-chambre, pût aussitôt voir que Gregor était animé des meilleures intentions, qu'il voulait tout de suite rentrer dans sa chambre et qu'il n'était pas nécessaire de le chasser, qu'il suffisait d'ouvrir la porte pour qu'il disparût immédiatement.
Mais le père n'était pas d'humeur à discerner ce genre de finesses. "Ah !" s'écria-t-il dès son entrée, sur un ton qui exprimait à la fois la fureur et la satisfaction. Gregor écarta la tête de la porte et la leva vers son père. Il n'avait vraiment pas imaginé son père tel qu'il le voyait là; certes, ces derniers temps, à force de se livrer à ses évolutions rampantes d'un genre nouveau, il avait négligé de se préoccuper comme naguère de ce qui se passait dans le reste de l'appartement, et il aurait dû effectivement s'attendre à découvrir des faits nouveaux. Mais tout de même, tout de même, était-ce là son père ? Était-ce le même homme qui, naguère encore, était fatigué et enfoui dans son lit, quand Gregor partait pour une tournée; qui, les soirs où Gregor rentrait , l'accueillait en robe de chambre dans son fauteuil; qui n'était guère capable de se lever et se contentait de tendre les bras en signe de joie, et qui, lors des rares promenades communes que la famille faisait quelques dimanches par an et pour les jours feriés importants, marchant entre Gregor et sa mère qui allaient pourtant déjà lentement, les ralentissait, tâtant laborieusement le sol d'une béquille précautionneuse et, quand il voulait dire quelque chose, s'arrêtant presque à chaque fois pour rameuter autour de lui son escorte ? Mais à présent il se tenait tout ce qu'il y a de plus droit; revêtu d'un uniforme strict, bleu à boutons dorés, comme en portent les employés des banques, il déployait son puissant double menton sur le col haut et raide de sa vareuse; sous ses sourcils broussailleux, ses yeux noirs lançaient des regards vifs et vigilants; ses cheveux blancs, naguère en bataille, étaient soigneusement lissés et séparés par une raie impeccable. Sa casquette, ornée d'un monogramme doré, sans doute celui d'une banque, décrivit une courbe à travers toute la pièce pour atterir sur le canapé; puis, les mains dans les poches de son pantalon et retroussant ainsi les pans de sa longue vareuse, il marcha vers Gregor avec un air d'irritation contenue. Il ne savait sans doute pas lui-même ce qu'il projetait de faire; mais toujours est-il qu'il levait les pieds exceptionnellement haut, et Gregor s'étonna de la taille gigantesque qu'avaient les semelles de ses bottes. Mais il ne s'attarda pas là-dessus, sachant bien depuis le premier jour de sa nouvelle vie que son père considérait qu'il convenait d'user à son égard de la plus grande sévérité. Aussi se mit-il à courir devant son père, s'arrêtant quand son père s'immobilisait, et filant à nouveau dès que son père faisait un mouvement. Ils firent ainsi plusieurs fois le tour de la pièce, sans qu'il se passât rien de décisif, et même sans que cela eût l'air d'une poursuite, tant tout cela se déroulait sur un rythme lent. C'est d'ailleurs pourquoi Gregor restait pour le moment sur le plancher, d'autant qu'il craignait, s'il se réfugiait sur les murs ou le plafond, que son père ne voie là de sa part une malice particulière. Encore Gregor était-il obligé de se dire qu'il ne tiendrait pas longtemps, même à ce régime, car pendant que son père faisait un pas, il devait exécuter, lui, quantité de petits mouvements. L'essoufflement commençait déjà à se manifester; aussi bien n'avait-il pas le poumon bien robuste, même dans sa vie antérieure. Tandis qu'ainsi il titubait, ouvrant à peine les yeux pour mieux concentrer ses énergies sur sa course, et que dans son hébétude il n'avait pas idée de s'en tirer autrement qu'en courant, et qu'il avait déjà presque oublié qu'il disposait des murs - en l'occurence encombrés de meubles délicatements sculptés, tout en pointes et en créneaux -, voilà que, lancé avec légèreté, quelque chose vint atterir tout à côté de lui et rouler sous son nez. C'était une omme; elle fut aussitôt suivie d'une deuxième; Gregor se figea, terrifié; poursuivre la course était vain, car son père avait décidé de le bombarder. Puisant dans la coupe de fruits sur la desserte, il s'était rempli les poches de pommes et maintenant, sans viser précisément, les lançait l'une après l'autre. Les petites pommes rouges roulaient par terre en tous sens, comme électrisées, et s'entrechoquaient. L'une d'elles, lancée mollement, effleura le dos de Gregor et glissa sans provoquer de dommage. mais elle fut aussitôt suivie d'une autre qui, au contraire, s'enfonça littéralement dans le dos de Gregor; il voulut se traîner un peu plus loin, comme si cette surprenante et incroyable douleur pouvait passer en changeant de lieu; mais il se sentit comme cloué sur place et s'étira de tout son long, dans une complète confusion de tous ses sens. Il vit seulement encore, d'un dernier regard, qu'on ouvrait brutalement la porte de sa chambre et que, suivie par sa soeur qui criait, sa mère en sortait précipitalent, en chemise, car sa soeur l'avait déshabillée pour qu'elle respirât plus librement pendant son évanouissement, puis que sa mère courait vers son père en perdant en chemin, l'un après l'autre, ses jupons délacés qui glissaient à terre, et qu'en trébuchant sur eux elle se précipitait sur le père, l'enlaçait, ne faisant plus qu'un avec lui - mais Gregor perdait déjà la vue - et, les mains derrière la nuque du père, le suppliait d'épargner la vie de Gregor.
La métamorphose, Franz Kafka.


