Mardi 7 août 2007
Je rentrai me mettre en civil puis me rendis au Louvre ; là, au moins, entouré de ces figures immobiles et sereines, je me sentais plus calme. Je m'assis longuement devant le
Christ couché de Philippe de Champaigne; mais ce fut surtout un petit tableau de Watteau qui me retint, L'indifférent : un personnage paré pour une fête qui avance en dansant, presque
avec un entrechat, les bras balancés comme attendant la première note d'une ouverture, féminin, mais visiblement bandant sous sa culotte de soie vert pistache, et avec un visage
indéfinissablement triste, presque perdu, ayant déjà tout oublié et ne cherchant peut-être même plus à se souvenir pourquoi ou pour qui il posait ainsi. Cela me frappait comme un commentaire
assez pertinent de ma situation, et il n'y avait pas jusqu'au titre qui y apportât son contrepoint : indifférent ? non, je n'étais pas indifférent, il me suffisait de passer devant un tableau de
femme aux lourds cheveux noirs pour ressentir comme un coup de hache de l'imagination ; et même lorsque les visages ne ressemblaient en rien au sien, sous les riches oripeaux de la Renaissance ou
de la Régence, sous ces huiles bariolées, chargées de couleurs et de pierreries, aussi épais que l'huile ruisselante des peintres, c'était son corps que je devinais, ses seins, son ventre, ses
hanches, purs, coulés sur les os ou légèrement rebondis, renfermant la seule source de vie que je savais où trouver. Rageusement, je quittai le musée, mais cela ne suffisait plus, car chaque
femme que je croisais ou voyais rire derrière une vitre me faisait le même effet. Je buvais coup sur coup au hasard des cafés mais plus je buvais, plus il me semblait devenir lucide, mes yeux
s'ouvraient et le monde s'y engouffrait, rugissant, sanglant, vorace, m'éclaboussant l'intérieur de la tête d'humeurs et d'excréments. Mon oeil pinéal, vagin béant au milieu de mon front,
projetait sur ce monde une lumière crue, morne, implacable, et me permettait de lire chaque goutte de sueur, chaque bouton d'acné, chaque poil mal rasé des visages criards qui m'assaillaient
comme une émotion, le cri d'angoisse infini de l'enfant à tout jamais prisonnier du corps atroce d'un adulte maladroit et incapable, même en tuant, de se venger du fait de vivre. Enfin, c'était
déjà tard dans la nuit, un garçon m'aborda dans un bistrot pour me demander une cigarette ; là, peut-être, pourrais-je me noyer quelques instants. Il accepta de monter dans ma chambre. Encore un,
me disais-je en grimpant les escaliers, encore un, mais ça ne suffira jamais. Chacun de nous se déshabilla d'un côté du lit ; grotesquement, il garda ses chaussettes et sa montre.Je lui demandai
de me prendre debout, appuyé sur la commode, face à l'étroit miroir qui dominait la chambre. Lorsque le plaisir me saisit, je gardai les yeux ouverts, je scrutai mon visage empourpré et
hideusement gonflé, cherchant à y voir, vrai visage emplissant mes traits par-derrière, les traits du visage de ma soeur. Mais alors il se passa ceci d'étonnant : entre ces deux visages et leur
fusion parfaite vint se glisser, lisse, translucide comme une feuille de verre, un autre visage, le visage aigre et placide de notre mère, infiniment fin mais plus opaque, plus dense que le plus
épais des murs. Saisi d'une rage immonde, je rugis et fracassais le miroir d'un coup de poing; le garçon pris de peur, bondit en arrière et s'affala sur le lit tandis qu'il jouissait à grands
traits. Moi aussi je jouissais, mais par réflexe, sans le sentir, débandant déjà. Le sang dégouttait de mes doigts sur le plancher. J'allai à la salle de bain, rinçai ma main, en ôtai un morceau
de verre, l'enveloppai dans une serviette. Lorsque je sortis le garçon se rhabillait, visiblement inquiet. Je fouillai dans la poche de mon pantalon et lui jetai quelques billets sur le lit :
"Casse-toi". Il saisit l'argent et fila sans demander son reste. Je voulais me coucher mais tout d'abord je ramassai soigneusement les morceaux de verre brisé, les jetant dans la corbeille à
papier et scrutant le plancher pour être sûr de ne pas en avoir oublié, puis je frottai les gouttes de sang et allai me laver. Enfin je pus m'allonger ; mais le lit était pour moi un crucifix, un
chevalet de torture. Que venait-elle faire ici, la chienne odieuse ? N'avais-je donc pas assez souffert à cause d'elle ? Fallait-il que de nouveau elle me persécute ainsi ? Je m'assis en tailleur
sur les draps et fumai cigarette sur cigarette en réfléchissant. La lueur d'un réverbère, blafarde, filtrait par les volets fermés. Ma pensée emballée, affolée, s'était muée en vieil assassin
sournois ; nouvelle Macbeth, elle égorgeait mon sommeil. Il me semblait être perpétuellement sur le point de comprendre quelque chose, mais cette compréhension restait au bout de mes doigts
lacérés, se moquant de moi, reculant imperceptiblement, au fur et à mesure que j'avançais. Enfin, une pensée se laissa saisir : je la contemplai avec dégoût, mais comme aucune autre ne voulait
venir prendre sa place, je dus bien lui accorder son dû. Je la posai sur la table de nuit telle une lourde et vieille pièce de monnaie : si je tapais dessus de l'ongle, elle sonnait juste, mais
si je tirais à pile ou face, elle ne me présenterait jamais que le même visage impassible.
Les Bienveillantes, Jonathan Littell
Les Bienveillantes, Jonathan Littell



The dwarf, Bruce Davidson