Mardi 7 août 2007
Je rentrai me mettre en civil puis me rendis au Louvre ; là, au moins, entouré de ces figures immobiles et sereines, je me sentais plus calme. Je m'assis longuement devant le Christ couché de Philippe de Champaigne; mais ce fut surtout un petit tableau de Watteau qui me retint, L'indifférent : un personnage paré pour une fête qui avance en dansant, presque avec un entrechat, les bras balancés comme attendant la première note d'une ouverture, féminin, mais visiblement bandant sous sa culotte de soie vert pistache, et avec un visage indéfinissablement triste, presque perdu, ayant déjà tout oublié et ne cherchant peut-être même plus à se souvenir pourquoi ou pour qui il posait ainsi. Cela me frappait comme un commentaire assez pertinent de ma situation, et il n'y avait pas jusqu'au titre qui y apportât son contrepoint : indifférent ? non, je n'étais pas indifférent, il me suffisait de passer devant un tableau de femme aux lourds cheveux noirs pour ressentir comme un coup de hache de l'imagination ; et même lorsque les visages ne ressemblaient en rien au sien, sous les riches oripeaux de la Renaissance ou de la Régence, sous ces huiles bariolées, chargées de couleurs et de pierreries, aussi épais que l'huile ruisselante des peintres, c'était son corps que je devinais, ses seins, son ventre, ses hanches, purs, coulés sur les os ou légèrement rebondis, renfermant la seule source de vie que je savais où trouver. Rageusement, je quittai le musée, mais cela ne suffisait plus, car chaque femme que je croisais ou voyais rire derrière une vitre me faisait le même effet. Je buvais coup sur coup au hasard des cafés mais plus je buvais, plus il me semblait devenir lucide, mes yeux s'ouvraient et le monde s'y engouffrait, rugissant, sanglant, vorace, m'éclaboussant l'intérieur de la tête d'humeurs et d'excréments. Mon oeil pinéal, vagin béant au milieu de mon front, projetait sur ce monde une lumière crue, morne, implacable, et me permettait de lire chaque goutte de sueur, chaque bouton d'acné, chaque poil mal rasé des visages criards qui m'assaillaient comme une émotion, le cri d'angoisse infini de l'enfant à tout jamais prisonnier du corps atroce d'un adulte maladroit et incapable, même en tuant, de se venger du fait de vivre. Enfin, c'était déjà tard dans la nuit, un garçon m'aborda dans un bistrot pour me demander une cigarette ; là, peut-être, pourrais-je me noyer quelques instants. Il accepta de monter dans ma chambre. Encore un, me disais-je en grimpant les escaliers, encore un, mais ça ne suffira jamais. Chacun de nous se déshabilla d'un côté du lit ; grotesquement, il garda ses chaussettes et sa montre.Je lui demandai de me prendre debout, appuyé sur la commode, face à l'étroit miroir qui dominait la chambre. Lorsque le plaisir me saisit, je gardai les yeux ouverts, je scrutai mon visage empourpré et hideusement gonflé, cherchant à y voir, vrai visage emplissant mes traits par-derrière, les traits du visage de ma soeur. Mais alors il se passa ceci d'étonnant : entre ces deux visages et leur fusion parfaite vint se glisser, lisse, translucide comme une feuille de verre, un autre visage, le visage aigre et placide de notre mère, infiniment fin mais plus opaque, plus dense que le plus épais des murs. Saisi d'une rage immonde, je rugis et fracassais le miroir d'un coup de poing; le garçon pris de peur, bondit en arrière et s'affala sur le lit tandis qu'il jouissait à grands traits. Moi aussi je jouissais, mais par réflexe, sans le sentir, débandant déjà. Le sang dégouttait de mes doigts sur le plancher. J'allai à la salle de bain, rinçai ma main, en ôtai un morceau de verre, l'enveloppai dans une serviette. Lorsque je sortis le garçon se rhabillait, visiblement inquiet. Je fouillai dans la poche de mon pantalon et lui jetai quelques billets sur le lit : "Casse-toi". Il saisit l'argent et fila sans demander son reste. Je voulais me coucher mais tout d'abord je ramassai soigneusement les morceaux de verre brisé, les jetant dans la corbeille à papier et scrutant le plancher pour être sûr de ne pas en avoir oublié, puis je frottai les gouttes de sang et allai me laver. Enfin je pus m'allonger ; mais le lit était pour moi un crucifix, un chevalet de torture. Que venait-elle faire ici, la chienne odieuse ? N'avais-je donc pas assez souffert à cause d'elle ? Fallait-il que de nouveau elle me persécute ainsi ? Je m'assis en tailleur sur les draps et fumai cigarette sur cigarette en réfléchissant. La lueur d'un réverbère, blafarde, filtrait par les volets fermés. Ma pensée emballée, affolée, s'était muée en vieil assassin sournois ; nouvelle Macbeth, elle égorgeait mon sommeil. Il me semblait être perpétuellement sur le point de comprendre quelque chose, mais cette compréhension restait au bout de mes doigts lacérés, se moquant de moi, reculant imperceptiblement, au fur et à mesure que j'avançais. Enfin, une pensée se laissa saisir : je la contemplai avec dégoût, mais comme aucune autre ne voulait venir prendre sa place, je dus bien lui accorder son dû. Je la posai sur la table de nuit telle une lourde et vieille pièce de monnaie : si je tapais dessus de l'ongle, elle sonnait juste, mais si je tirais à pile ou face, elle ne me présenterait jamais que le même visage impassible.

Les Bienveillantes, Jonathan Littell
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 3 août 2007
"C'est l'enfant d'Ibrahim qui meurt", disait le peuple. Et je m'en fus de mes pas lents, ignoré d'eux, dans la demeure d'Ibrahim, sachant que l'on comprend au travers des illusions du langage si l'on s'enferme dans le silence de l'amour. Et ils ne prirent point attention à moi, occupés qu'ils étaient de l'écouter mourir.
On parlait bas dans la maison, on avançait en glissant les babouches comme s'il y avait là quelqu'un qui eût très peur et que le moindre son un peu clair eût fait fuir. On n'osait remuer ni ouvrir ni fermer les portes, comme s'il y eût là une flamme tremblante allumée sur l'huile légère. Quand je l'aperçus, je vis qu'il était bien en fuite à cause du souffle court, à cause des petits poings fermés, cramponné qu'il était au galop de sa fièvre, à cause de ses yeux obstinément clos et qui se refusaient à voir. Et je les aperçus autour de lui qui cherchaient à l'apprivoiser comme l'on cherche à apprivoiser les petits animaux sauvages. On lui présentait comme en tremblant le bol de lait. Peut-être éprouverait-il le désir du lait, et il s'arrêterait dans sa bonne odeur et il boirait. Et l'on communiquerait avec lui comme avec la gazelle qui broute dans la paume. Mais il demeurait tellement sérieux et impassible. Ce n'est point du lait qu'il lui fallait. Alors les vieilles tout doucement, tout doucement comme elles parlent aux tourterelles, commençaient de chanter à voix basse telle chanson qu'il avait aimée -- celle des neuf étoiles qui se baignent dans la fontaine -- mais sans doute était-il trop loin, et il n'entendait pas. Il ne se retournait même pas dans sa fuite. Tellement infidèle de mourir. Alors on mendiait au moins de lui ce geste, ce coup d'oeil que le voyageur sans ralentir jette à l'ami... un signe de reconnaissance. On le retournait dans son lit, on épongeait son visage en sueur, on le forçait de boire -- et tout cela peut-être bien pour le réveiller de la mort.

Et je les abandonnais, occupés qu'ils étaient de lui tendre des pièges pour qu'il vécût. Oh ! si faciles à éventer par cet enfant de neuf ans. Et à lui tendre des jouets pour l'enchaîner par le bonheur. Mais sa petite main les repoussait inexorable quand on les plaçait trop contre lui comme celui-là écarte les broussailles qui ont ralenti son galop.
Et je m'en fus et me retournai vers le seuil. Il n'était là qu'un moment, une lueur, un aspect de la ville parmi d'autres. Un enfant appelé par erreur avait souri, avait répondu à l'appel. Il venait de se retourner vers le mur. Présence d'enfant déjà plus fragile qu'une présence d'oiseau... et je les laissai faire le silence pour apprivoiser l'enfant qui meurt.

Citadelle, Antoine de Saint-Exupéry
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 3 août 2007
Les juges de la ville condamnèrent une fois une jeune femme, qui avait commis quelque crime, à se dévêtir au soleil de sa tendre écorce de chair, et la firent simplement lier à un pieu dans le désert.
"Je t'enseignerai, me dit mon père, vers quoi tendent les hommes."
Et de nouveau il m'emporta.
Comme nous voyagions, le jour entier passa sur elle, et le soleil but son sang tiède, sa salive et la sueur de ses aisselles. But dans ses yeux l'eau de lumière. La nuit tombait et sa courte miséricorde quand nous parvînmes, mon père et moi, au seuil du plateau interdit où, émergeant blanche et nue de l'assise du roc, plus fragile qu'une branche nourrie d'humidité mais désormais tranchée d'avec les provisions d'eaux lourdes qui font dans la terre leur silence épais, tordant les bras comme un sarment qui déjà craque dans l'incendie, elle criait vers la pitié de Dieu.
"Écoute-la, me dit mon père. Elle découvre l'essentiel..."
Mais j'étais enfant et pusillanime:
"Peut-être qu'elle souffre, lui répondis-je, et peut-être aussi qu'elle a peur...
- Elle a dépassé, me dit mon père, la souffrance et la peur qui sont maladies de l'étable, faites pour l'humble troupeau. Elle découvre la vérité."
Et je l'entendis qui se plaignait. prise dans cette nuit sans frontières, elle appelait à elle la lampe du soir dans la maison, et la chambre qui l'eût rassemblée, et la porte qui se fût bien fermée sur elle. Offerte à l'univers entier qui ne montrait point de visage, elle appelait l'enfant qu'on embrasse avant de s'endormir et qui résume le monde. Soumise, sur ce plateau désert, au passage de l'inconnu, elle chantait le pas de l'époux qui sonne le soir sur le seuil et que l'on reconnaît et qui rassure. Étalée dans l'immensité et n'ayant plus rien à saisir, elle suppliait qu'on lui rendît les digues qui seules permettent d'exister, ce paquet de laine à carder, cette écuelle à laver, celle-là seule, cet enfant à endormir et non un autre. Elle criait vers l'éternité de la maison, coiffée avec tout le village par la même prière du soir.

Citadelle, Antoine de Saint-Exupéry
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 2 août 2007
Évanouie dans un soir de zinc, dans un soir d'ardoise, elle s'éveilla au point du jour. Quelques gouttes étaient tombées pendant la nuit, mais, à présent, le ciel était haut et l'on voyait que la journée serait belle.
Cent fois Idalia entendit appeler son nom, cent fois répondit d'une voix brisée, cent fois retomba dans sa détresse. Elle rêva que le monde entier clamait son nom, qu'il emplissait l'univers : Idalia !... Idalia !... Elle ne perdait pas totalement courage. Attribuant à la hauteur du parapet le fait de n'avoir pas encore été découverte, de ses ongles qui s'ensanglantaient, elle entreprit de dégager quelques moellons au sommet des décombres, tremblante à la pensée de choir dans cette citerne d'épouvante. Puis, pierre par pierre, animée d'une énergie nonpareille, elle édifia le long des créneaux une espèce de socle rudimentaire, prenant garde à lui donner assez d'assise pour qu'il puisse la porter. De temps en temps, elle suçait le sang coulant de ses doigts, mangeant même un peu de peau, tétant quand le chaud liquide sourdait trop lentement à son gré, puis reprenait sa tâche sous l'oeil goguenard des corbeaux. Elle se servait aussi de son talon de bottine et de sa boucle de ceinture pour desceller les pierres qu'elle roulait d'une arête sur l'autre jusqu'au pied du parapet, soulevait en s'aidant d'autres pierres, de ses genoux, de tout. Parfois l'édifice s'effondrait. Elle recommençait.
En dépit de ses répétitions, le spectacle n'est pas si monotone qu'on pourrait le craindre. On y peut découvrir le délicat leitmotiv d'une figure chorégraphique et trouver beaucoup de délectation à observer les gestes de Miss Dubb. On sait aussi pouvoir compter sur une certaine durée du plaisir, dix-sept ans étant l'âge des grands combats où, même privée d'eau et de nourriture, on ne meurt pas doucement comme une lampe qui s'éteint faute de combustible.
Au milieu de l'après-midi, elle avait réussi à construire un socle d'environ quarante centimètres; C'était suffisant pour la hausser jusqu'aux épaules au-dessus du parapet. Elle était en ballon. Le monde à vol d'oiseau. Elle était Sir Walter Scott sur sa colonne, escorté de la chienne Maida et de soixante-quatre figures romanesques sculptées dans les nuages. Elle était Bonnie Dundee et, comme lui, lorsque la balle l'avait touché à l'aisselle, levait le bras. Elle agitait un mouchoir. Sœur Anne, elle guettait et déjà l'herbe rougeoyait, poudroyait.
C'était exactement le paysage qu'elle avait imaginé. A l'ouest, la ville blottie le long du Rhin et, sur l'autre rive, Stolzenfels beurré de soleil parmi le sombre moutonnement des forêts, au sud le champ clos, poussiéreux, plateau coupé net par les ouvrages avancés, tandis que, bleuis, les fossés dévalaient à l'est derrière le corps de logis et s'abîmaient au nord dans la Lahn couleur d'huître. Et, sur le Rhin olive, un grand ciel de soie. Idalia se mit à pleurer, bêla vers sa mère et une dame lui répondit en effet.
En route pour Coblence, Die Nixe Von Biebrich passait lentement et, attablés sur le pont, les passagers goûtaient au son des clarinettes et des violons. Frau Weisshaupt ayant posé sa tasse, braque ses jumelles vers Lahneck. Voyant sur le donjon une femme qui agitait un mouchoir, elle répondit à son salut par des signes de la main. Un peu plus tard, le bâteau ayant déjà franchi plusieurs tournants, Frau Weisshaupt se souvint que les cheveux de la femme flottaient au vent, à moins que ce fût quelque blanche écharpe, mais l'image, voilée par de nouvelles collines, le ciel et l'eau, s'effaçait, s'éparpillait en vapeur. Cette dame en conserva toutefois un malaise diffus et, ne pouvant se l'expliquer, s'efforça de la bannir au fond de l'oubli.
Dans une infractuosité des moellons où s'était déposé un peu de terreau, idalia découvrit une petite touffe d'herbe, grise de poussière. Des orchidées saucages fleurissaient, toutes petites aussi parmi les bruyères des Highlands, lointaines, lointaines... Elle arracha l'herbe en grattant de ses doigts sanglants, la mangea puis vomit en longues glaires argentées. De la terre était entrée dans les plaies. Idalia essaya d'étancher sa soif en léchant un anneau de fer scellé dans le mur tout en haut des décombres et dans lequel on avait jadis dû passer la corde servant de rampe. Elle se traîna jusqu'à la flaque d'urine dans un angle.
La femme du rabbin de Baccarach avait le don de clairvoyance. Elle voyait des maux lointains et des morts imminentes, elle enregistrait des appels et reçevait des avertissements, mais de l'horrible vision qui, depuis la veille, persistait sous ses paupières, elle ne pouvait déchiffrer le sens. Il faut prier et prier encore disait le rabbin, comme chaque fois qu'il ne savait dire autre chose. Elle avait prié tout le jour, maintenant elle était lasse, mais l'image restait encore là. Que signifiait cette vieillarde au visage cendreux, à la bouche ensanglantée, aux cheveux de neige flottant comme un drapeau ?... Que lui voulait cette femme, inlassablement faisant signe au sommet d'une tour ?... L'épouse du rabbin se passa la main sur les yeux. Puisque l'Éternel refusait de répondre, la sagesse ne commandait-elle pas de s'appliquer à quelque tâche triviale ? ... On était à la veille du schabbat et toutes les nourritures devaient être préparées d'avance. Elle alla rejoindre à la cuisine ses deux filles aux yeux de gazelle et la servante qui mêlaient les ingrédients d'un beau sachet. Ni le parfum de canelle et de girofle, ni l'haleine aiguë du citron n'effacèrent la vieille de la tour.
Quelques jours plus tard, alors qu'enfin les visions avaient disparu, la femme du rabbin lut dans les journaux qu'on recherchait une jeune fille, mais ne put établir la moindre corrélation, le monde étant plein de signes que nul ne sait comprendre.

Les départs exemplaires, Gabrielle Wittkop.
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 2 août 2007
Mon dernier post présentait une photo tirée de la série "Circus dwarf", de Bruce Davidson, qui m'a immédiatement touché pour sa vision underground du cirque. Le noir et blanc crasseux, loin des couleurs chatoyantes du cirque, le chapiteau en arrière plan, trempé par l'averse et planté dans un sol boueux... Puis, enfin, le clown-nain à la gueule patibulaire, affairé sur son clope, semblant porter sur ses épaules toute l'errance misérable de la vie foraine. Sans doute a-t-il fait rire les enfants ce soir-là, mais Bruce Davidson nous amène de l'autre côté du miroir, à cet instant que les photographes affectionnent, celui du démaquillage, où l'existence ressurgit, brute et sans concession, où l'imaginaire s'effondre.
Bruce Davidson est profondément Américain et sa photo est un témoignage engagé de l'évolution des moeurs de son pays. Du Sud des Etats-Unis où il photographie le mouvement pour les droits civiques, à Spanish Harlem, en passant par la campagne d'inscription sur les listes électorales des années 60, il traque la discrimination raciale, le prolétariat, les vies miséreuses. Les clichés sont un témoignage que le noir et blanc rend immuable. Chacune de ces photos me touche car il s'en dégage des instants de civisme, des sursauts d'insouciance, des pans d'existences, des émotions brutes, livrées sans fioritures ni mise en scène. Ce travail est un témoignage exceptionnel de l'Amérique de la seconde moitié du XX° siècle.
 

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Découvrir l'oeuvre de Bruce Davidson : www.art-dept.com/artists/davidson/index.html
par Jeb publié dans : Photographie
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Lundi 30 juillet 2007
BD-1014.jpgThe dwarf, Bruce Davidson
par Jeb publié dans : Photographie
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Vendredi 27 juillet 2007
Ma mère ne s'était jamais fiée aux placards de cuisine. Depuis l'installation de la colonie, les femelles déposaient traditionnellement leurs sacs d'oeufs, ou oothèques, dans ces endroits afin que les nouveau-nés fussent près des principales réserves de nourriture. Cependant ma merveilleuse génitrice, bien qu'alourdie par sa portée de trente-huit petits, se traîna jusqu'à l'entrée car elle souhaitait nous voir faire nos débuts dans la partie inférieure de la bibliothèque.
L'idée que nous puissions lire ne l'avait pas effleurée. Si elle avait soupçonné ce que les livres allaient faire à ses petits, elle aurait préféré nous tuer tous. Elle désirait simplement nous donner de quoi téter, et la pâte douce et crémeuse qui reliait les livres nous servit de lait maternel.
A peine l'oothèque tomba-t-elle qu'il y eut un sauve qui peut général. Les pattes qui s'agitaient follement me labourèrent la tête et obscurcirent ma vision. J'émergeai enfin et parvins, en titubant sur le rayon, jusqu'à un volume à l'apaisante odeur de terre qui suggérait une utilisation fréquente mais de courte durée. Je ne pus déchiffrer ce qui était inscrit sur la plaque en or incrustée dans la couverture bleue. Pourtant, ce fut avec l'inflexible certitude de la jeunesse que je grimpai sur le dos du livre et entrepris de me sustenter en le parcourant.
Au cours de ces mois, je fus à de nombreuses reprises tenté de renoncer. A chaque page, je découvrais meurtres et trahisons, luxure, vengeance, duperie, génocide, perfidie, inceste ou tout autre vice innommable. Comment pouvait-on avoir choisi de répandre ces chroniques alors qu'elles auraient dû être jetées dans une fosse et recouvertes de pierres ? Désespéré, je rampai, grimpai par-dessus l'infranchissable barrière et pénétrai dans la seconde partie du Livre. Bien que plus petite, elle était encore pire. Cette fois, aussi sordide que fût le crime ou endurci le criminel, tout était pardonné ! Comme si rien ne s'était passé ! Je sus alors que je me garderais d'avoir affaire aux humains. Si l'homme exerçait son empire sur toutes les créatures rampantes de la terre, je me cacherais ici et ne tolérerais que le témoignage écrit de ses perversions.
Hélas, ma mère avait raison ; ce livre me mit à rude épreuve durant ma croissance. Après deux mues, je manquais d'espace au point de suffoquer. Il faisait jour quand je passai la tête entre les pages et parvins à regarder par-dessus le dos de l'ouvrage. Les lettres d'or se détachaient nettement ; je compris alors que j'étais un enfant de la Bible.

Les cafards n'ont pas de roi, Daniel Evan Weiss.
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 27 juillet 2007
Erika Kohut sent un corps humain dans son dos, et elle frémit. Surtout qu'il ne se hasarde pas à la frôler. Il fait quelques pas derrière elle puis revient sur ses pas. Il n'a pas de but et il le montre. Enfin il se rapproche et surgit de biais dans le champ visuel d'Erika, agressif et se rengorgeant comme un pigeon, son très jeune visage hypocritement offert au faisceau lumineux de la lampe là où elle éclaire le mieux, Erika se ratatine et se déssèche complètement de l'intérieur. L'écorce flotte en apesanteur autour de son noyau terrestre comprimé. Son corps cesse d'être chair et quelque chose la menace, qui se fait objet également. Un cylindre metallique. Un outil de structure très simple qui s'utilise comme un pilon. Et l'image de l'objet Klemmer se projette, brûlante, dans la cavité de son corps, se projette à l'envers sur les parois intérieures. Dedans, image nette, renversée; au moment même où Klemmer devient pour elle un corps tangible, il se fait abstraction totale, il est dépossédé de sa chair. Dès l'instant où tous deux deviennent corps l'un pour l'autre, ils rompent toutes relations humaines entre eux. D'ailleurs, il n'y a même plus de parlementaires que l'on pourrait dépêcher avec des messages, des lettres, des signes. Ce n'est plus un corps qui en saisit un autre, c'est un objet qui pour l'autre devient moyen, altérité pure que l'on souhaite pénétrer dans la douleur, et plus on s'enfonce plus le tissu des chairs se décompose, devient léger comme plume, s'envole de ces deux continents étrangers et hostiles qui s'entre-heurtent avec fracas pour s'effondrer ensemble, il en subsiste qu'un échafaudage branlant avec quelques lambeaux d'écran qui se détachent au moindre contact et tombent en poussière.

La pianiste, Elfriede Jelinek
par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 25 juillet 2007
Il a fallu que je le trahisse, ce qu'il ne me pardonne pas et ne me pardonnera jamais. Je suis son père Karamazov, cette force vile et monstrueuse qui le lèse, lui le saint de l'amour, l'homme du droit chemin, et lui inspire des envies parricides comme s'il était les frères Karamazov à lui tout seul. Les parents sont des figures légendaires dans l'imagination de leurs enfants, et la légende qui m'est dévolue, elle est dostoïvskienne, je le sais depuis la fin des années soixante-dix, où j'ai reçu par courrier une de ses dissertations. Il était en deuxième année à Princeton, et cette dissertation sur "les frères Karamazov" avait obtenu une note excellente.... A cette époque il était obsédé par notre éloignement, et comme de juste,sa dissertation tournait autour du personnage du père, sybarite dépravé, vieillard libidineux et solitaire entouré de ses jeunes maîtresses, bouffon insigne installant un harem de femmes dissolues dans sa demeure, père qui, tu t'en souviens peut-être, abandonne son premier enfant et l'ignore comme les suivants, parce que, écrit Dostoïevski, "un enfant l'aurait encombré dans ses débauches". Ah, tu n'as pas lu "les frères Karamazov" ? Tu devrais, c'est réjouissant, ne serait-ce que pour le portrait du père indigne avec ses vices et ses dépravations"...

La bête qui meurt, Philip Roth

par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 25 juillet 2007
Le recours à des éléments culturellement occultés ou interdits n'est pas une fin en soi, car tous sont en fait accessibles; ce sont des concepts, des substances avec une charge historique et symbolique très forte, et dans une situation personnelle d'extrême auto-limitation leur utilisation va de soi. On a toujours pratiqué l'auto-agression, mais surtout à partir de l'époque de la grande crise et de la vie nouvelle ces pratiques sont devenues quasi quotidiennes. Apparaît alors un sentiment d'omnipotence et de nécessité compulsive qui conduit au maintient d'un silence constant et à la fierté absolue pour chaque action de punition, pour l'épuisement physique quotidien et pour la nécessité de verser et de consommer le propre sang, pour la continuelle réouverture des blessures en voie de cicatrisation, pour une activité par certains moments frénétique de brûlures ritualisées à l'occasion de repas (concrètement du dîner), pour un culte dédié à la nourriture et aux excréments, à l'abstinence sexuelle et à l'auto-observation et auto-négation constantes. On ne pense plus à rien d 'autre, on ne se souvient plus de personne parce que l'on est déjà étranger à tout. Il fait et il peut tout, tout ce qu'il doit et veut faire parce que tel est l'homme, parce que cela constitue et démontre son essence et son universalité, et parce qu'il n'y a pas d'au-delà. La sensation d'omnipotence par réduction au néant apparaît alors, et avec elle la sensation de récréation du monde, de changement ou de négation de la norme de la perception et du temps (plus tard, la dégénérescence lui fera perdre les deux). On arrive au point intermédiaire entre la question de la volonté et celle du cerveau et du corps réduits à leur simple survie; au point que la démonstration de sa propre existence, que la conscience de sa propre identité, ne sont plus une question de rhétorique mais un tour de force quotidien. A partir de ce moment-là, la pratique de l'auto-agression sanglante, de la flagellation, mais surtout d'une grande quantité de brûlures, ainsi que le recueil d'excréments peut s'accomplir sans enregistrement photographique et indépendamment de toute intention artistique, photographique ou culturelle. D'une certaine façon, l'utilisation ou la présence de cette pratique sur quelques photographies pourrait être considérée comme anecdotique si elle ne remplissait pas la fonction dérivée et concrète qui dans ce cas tiendra lieu de témoignage photographique. A partir de cette situation s'édifie un système obéissant aux principes généraux d'ordre, de purification, d'imprégnation, de nécessité, d'accomplissement, de vie nouvelle. Ceci exige une certaine manière d'agir, toujours en accord avec le principe éternel d'ordre, principe qui sera maintenu durant toute la phase ultérieure, c'est à dire une fois toute pratique photographique abandonnée. A ce stade, parler d'éléments de travail, d'art ou de photographie peut se révéler supeflu sinon ridicule. La question est plutôt la suivante : dans quelles circonstances, à quelles conditions mentales, personnelles ou culturelles en arrive-t-on à la nécessité d'utiliser de façon immédiate et répétée ces substances, et quelle est la fonction de l'enregistrement photographique à ce moment là ou à un autre, dans cette situation, avec ou sans substances interdites ; quelles sont les références culturelles utilisées dans cet état pour justifier son identité propre, quel est le système de valeur utilisé pour en arriver là ?

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David Nebreda, Autoportraits

Editions Leo Scheer
par Jeb publié dans : Photographie
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