Mercredi 18 juillet 2007
Celles qui s’essoufflent dans la touffeur des lits pourrissants,
Celles qu’on trouve ensanglantées près des barrières,
Celles qui plongent, pierres, dans la nuit des eaux,
Qu’un voile les recouvre.
Celles dont sourd la sueur dernière,
Celles dont la corde balance l’ombre,
Celles dont le pavois est un brancard de feuilles,
Que l’herbe les recouvre.
Celles dont la dent rit sur la lèvre bleue,
Celles qui habitées déjà bougent,
Celles dont l’œil refuse de se clore,
Que la nuit les recouvre.
Celles dont poussent les ongles blancs,
Celles qui distillent un suc,
Celles qui grondent sous les racines,
Que l’oubli les recouvre.

Litanies, Gabrielle Wittkop (paru initialement dans "Litanies pour une amante funèbre" aux éditions Cegna, en 1977)
© Nikola Delescluse
Je tiens à remercier chaleureusement Nikola Delescluse qui, en m'autorisant à publier ce somptueux poème de Gabrielle Wittkop, me fait l'honneur de son amitié et prouve une fois de plus la passion qui le lie à l'ensemble de son oeuvre et au souvenir de cette grande Dame . Souhaitons que les 31 perles noires que contient ce recueil soient un jour publiées à nouveau.
par Jeb
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Mercredi 18 juillet 2007
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Le ventre en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un œil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

Spleen et Idéal, XXIX, Charles Baudelaire

par Jeb
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Mardi 17 juillet 2007
Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion ; et c'est un empereur faible, cruel, ignorant, fanatique, qui, l'enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Justine ! de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ! Le sage peut-il voir autre chose, dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit dégoûtant de l'imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d'un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque et s'il était réellement puissant, ou, pour mieux dire, s'il y avait véritablement un Dieu, serait-ce par des moyens aussi absurdes qu'il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l'organe d'un bandit méprisable qu'il nous eût montré comment il fallait le servir ? S'il est suprême, s'il est puissant, s'il est juste, s'il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes ou des farces qu'il voudra m'apprendre à le servir ou à le connaître ! Souverain moteur des astres et du cœur de l'homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous parler en se gravant dans l'autre ? Qu'il imprime, un jour, en traits de feu, au centre du soleil, la loi qui peut lui plaire et qu'il veut nous donner : d'un bout de l'univers à l'autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois, deviendront coupables s'ils ne la suivent pas alors ; aucune excuse ne pourra légitimer leur incrédulité. Mais n'indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l'Asie ; ne choisir, pour sectateur, que le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, que le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu'il est impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d'individus ; laisser les autres dans l'erreur, et les punir d'y être restés : eh non, Justine, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider ; j'aimerais mieux mourir mille fois, que de les croire. Il n'y a point de Dieu, il n'y en eut jamais. Cet être chimérique n'exista que dans la tête des fous ; aucun être raisonnable ne pourra ni le définir, ni l'admettre ; et il n'y a qu'un sot qui puisse adopter une idée si prodigieusement contraire à la raison. Mais la nature, me direz-vous, est inconcevable sans un Dieu. Ah ! j'entends ; c'est-à-dire, que pour m'expliquer ce que vous comprenez fort peu, vous avez besoin d'une cause où vous ne comprenez rien du tout ; vous prétendez démêler ce qui est obscur, en redoublant l'épaisseur des voiles ; vous croyez briser un lien, en multipliant les entraves. Physiciens crédules et enthousiastes, pour nous prouver l'existence d'un Dieu, copiez des traités de botanique ; entrez, comme Fénelon, dans un détail minutieux des parties de l'homme ; élancez-vous dans les airs, pour admirer le cours des astres ; extasiez-vous devant des papillons, des insectes, des polypes, des atomes organisés, dans lesquels vous croyez trouver la grandeur de votre vain Dieu : toutes ces choses, vous aurez beau dire, ne démontreront jamais l'existence de cet être absurde et imaginaire ; elles prouveront seulement que vous n'avez pas les idées que vous devez avoir de l'immense variété des matières et des effets que peuvent produire des combinaisons diversifiées à l'infini, dont l'univers est l'assemblage ; elles prouveront que vous ignorez ce qu'est la nature, que vous n'avez aucune idée de ses forces, lorsque vous les jugez incapables de produire une foule de formes et d'êtres dont vos yeux, même armés de microscopes, ne voient jamais la moindre partie ; elles prouveront enfin que, faute de connaître les agents sensibles, vous trouverez plus court d'avoir recours à un mot sous lequel vous désignez un agent spirituel dont il vous sera toujours impossible d'avoir une idée sûre.
On nous dit gravement qu'il n'y a point d'effet sans cause ; on nous répète à tout moment que le monde ne s'est pas fait lui-même. Mais l'univers est une cause, il n'est point un effet, il n'est point un ouvrage ; il n'a point été créé, il a toujours été ce que nous le voyons ; son existence est nécessaire ; il est sa cause lui-même. La nature, dont l'essence est visiblement d'agir et de produire, pour remplir ses fonctions, comme elle fait sous nos yeux, n'a pas besoin d'un moteur invisible, bien plus inconnu qu'elle-même. La matière se meut par sa propre énergie, par une suite nécessaire de son hétérogénéité ; la diversité des mouvements ou des façons d'agir constitue seule la diversité des matières ; nous ne distinguons les êtres les uns des autres que par la différence des impressions ou des mouvements qu'ils communiquent à nos organes. Quoi ! vous voyez que tout est en action dans la nature, et vous prétendez que la nature est sans énergie ! Vous croyez imbécilement que ce tout, agissant essentiellement, peut avoir besoin d'un moteur ? Et quel est-il donc, ce moteur ? Un esprit, c'est-à-dire un être nul. Persuadez-vous donc, au contraire, que la matière agit par elle-même et cessez de raisonner sur votre amour spirituel, qui n'a rien de ce qu'il faut pour la mettre en action. Revenez de vos incursions inutiles ; rentrez d'un monde imaginaire dans un monde réel ; tenez-vous-en aux causes secondes ; laissez aux théologiens leur cause première, dont la nature n'a nullement besoin pour produire tout ce que vous voyez. Oh ! Justine, comme j'abhorre, comme je déteste cette idée d'un Dieu ! comme elle choque ma raison et déplaît à mon cœur ! Quand l'athéisme voudra des martyrs, qu'il le dise, et mon sang est tout prêt.


La nouvelle Justine; Sade
par Jeb
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Lundi 16 juillet 2007
 
Le 10 Décembre était l'anniversaire de Mme Sasaki, mais comme elle voulait le célébrer le plus discrètement possible, elle n'avait invité chez elle pour prendre le thé que ses amies les plus proches. Se réunirent donc Mmes Yamamoto, Matsumura, Azuma et Kasuga - toutes avaient quarante-trois ans, le même âge que leur hôtesse.
Ces dames faisaient partie pour ainsi dire d'une société secrète : Ne Pas Avouer Son Age, et l'on pouvait implicitement compter qu'elles n'iraient pas raconter combien il y aurait de bougies sur le gâteau. N'avoir convié à son anniversaire que des invitées aussi sûres montrait bien la prudence habituelle de Mme Sasaki.
Pour les recevoir, Mme Sasaki mit une bague ornée d'une perle. Des diamants pour une réunion exclusivement féminine n'auraient pas été du meilleur goût. En outre, les perles allaient mieux avec la couleur de la robe qu'elle portait ce jour-là.
La réception venait juste de commencer, et Mme Sasaki s'était approchée pour vérifier une dernière fois le gâteau, lorsque la perle, mal enchâssée et qui bougeait déjà un peu, finit par échapper et tomber. Ce qui parut un accident de bien mauvais augure pour l'agrément de la réunion, mais il aurait été encore plus embarrassant que tout le monde s'en aperçût, et Mme Sasaki se dit qu'elle n'allait pas se montrer avec une bague où quelque chose manquait, lorsqu'elle couperait le gâteau : elle l'enleva donc discrètement, et sans même se retourner la glissa dans un rayonnage le long du mur derrière elle.
L'agitation des bavardages, la surprise et le plaisir que firent à Mme Sasaki les cadeaux bien choisis que lui apportaient ses amies, lui firent très vite oublier l'incident de la perle. Arriva bientôt le moment de la cérémonie obligée : allumer et éteindre les bougies du gâteau. Toutes se pressèrent autour de la table, pour aider à allumer les quarante-trois bougies, ce qui n'était pas si facile.
On ne pouvait guère attendre de Mme Sasaki, qui avait les poumons faibles, qu'elle en soufflât d'un seul coup une telle quantité, et son air de totale impuissance déclencha toute une série de réflexion et de rires.
Pour servir le gâteau, Mme Sasaki, après avoir hardiment tranché, découpa à la demande des morceaux plus ou moins épais, qu'elle déposa sur les assiettes. Chacune des invitées prit la sienne et alla se rasseoir. Tout le monde allongeant la main en même temps, il y eut autour de la table beaucoup de presse et de confusion.
Le dessus du gâteau était orné d'un dessin en glaçage rose, parsemé d'une quantité de petites billes argentées. C'était des cristaux de sucre argenté, décoration très courante sur les gateaux d'anniversaire. Dans la confusion pour se resservir, des copeaux de glaçage se dispersèrent partout sur la nappe blanche. Quelques invitées les recueillirent avec les doigts pour les mettre sur leurs assiettes, d'autres pour les avaler directement.
Finalement elles retournèrent toutes s'asseoir pour manger en riant, tranquillement, leur morceau de gâteau. Il n'avait pas été confectionné à la maison, mais commandé par Mme Sasaki à un pâtissier de grand renom, et les invitées furent unanimes à le déclarer excellent.
Mme Sasaki nageait dans le bonheur. Mais tout à coup, avec un brin d'angoisse, elle se rappela la perle qu'elle avait laissée sur la table, et se leva avec tout le naturel possible pour aller la reprendre. A l'endroit où elle était sûre de l'avoir laissée, on ne l'y voyait plus.
Mme Sasaki avait horreur de perdre les choses. Aussitôt et sans réfléchir, au beau milieu de sa réception, elle se laissa absorber par sa recherche, si tendue que tout le monde s'en aperçut.
" Il y a quelque chose qui ne va pas ? dit l'une d'elles.
- Non, pas du tout. Un instant..."
C'était une réponse ambiguë, et Mme Sasaki n'avait pas encore eu le temps de se décider à se rasseoir, que l'une d'abord, puis une autre, et finalement toutes ses invitées s'étaient levées pour secouer la nappe ou tâtonner par terre. Mme Azuma, devant toute cette agitation, ne trouvait pas de mots pour en déplorer la cause. Elle était outrée qu'une hôtesse se permit de créer une situation aussi impossible pour la perte d'une seule perle.
Mme Azuma décida de s'offrir en sacrifice pour tout sauver. Avec un héroïque sourire elle s'écria : "C'est donc ça ! Ca doit être une perle que je viens d'avaler ! Une bille d'argent a roulé sur la nappe quand on m'a donné mon gâteau, et je l'ai ramassée et avalée machinalement. J'ai bien eu l'impression qu'elle me restait un peu en travers de la gorge. Bien sûr; s'il s'était agi d'un diamant, je le rendrais de suite - au besoin en me faisant opérer - mais comme c'est une perle je vous demande tout simplement de me pardonner."
Cette déclaration apaisa tout de suite les inquiétudes de l'assemblée, et l'on eut par-dessus tout le sentiment qu'elle délivrait l'hôtesse d'une situation bien embarassante. Personne n'essaya de s'interroger sur la vérité ou la fausseté de la confession de Mme Azuma. Mme Sasaki prit une des billes argentées qui restaient et la porta à sa bouche.
"Hum, dit-elle. Celle-ci a certainement un goût de perle !".
Et ce petit incident se fondit à son tour dans la bonne humeur des taquineries - et, au milieu des rires, s'évapora.

La perle, in La mort en Été, Yukio Mishima.
par Jeb
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Dimanche 15 juillet 2007
Une semaine plus tard, je suis transféré ici. Trois mois s'écoulent encore et ma mère meurt. Personne mieux que toi ne sait combien je l'aimais et l'honorais. Sa mort fut un si terrible choc que, moi, naguère seigneur du verbe, je ne trouve pas de mot pour exprimer mon angoisse et ma honte. Même aux jours les plus parfaits de mon développement artistique, je n'aurais pu trouver les mots propres à soutenir un si auguste fardeau ou à accompagner avec une musique empreinte d'une majesté suffisante le pourpre cortège de mon incommunicable peine. Mon père et elle m'avaient légué un nom qu'ils avaient rendu noble et honoré, non seulement dans les domaines de la littérature, de l'art, de l'archéologie et de la science, mais dans l'histoire de ma patrie et de son évolution en tant que nation. J'avais déshonoré ce nom à jamais. J'en avais fait un bas objet de risée parmi les gens du commun. Je l'avais traîné dans la boue. Je l'avais livré aux brutes pour le rendre brutal et aux imbéciles pour en faire un synonyme de folie. Ce que j'ai alors souffert et ce que je souffre encore, nulle plume ne saurait le consigner. Si malade qu'elle fût, ma femme, toujours bonne pour moi, craignant que je n'apprisse la nouvelle de lèvres indifférentes, entreprit le voyage de Gênes en Angleterre pour m'annoncer elle-même avec ménagement une perte aussi irrémédiable. Des messages de sympathie me parvinrent de tous ceux qui avaient encore de l'affection pour moi. Et même, apprenant qu'un nouveau malheur venait de me frapper, des gens qui ne m'avaient pas connu personnellement écrivirent pour demander que me fût transmise l'expression de leurs condoléances. Toi seul es resté muet. Pas un mot de toi, pas un message. De pareille attitude, mieux vaut dire ce que Virgile dit à Dante à propos de ceux dont la vie fut dénuée de nobles impulsions de sympathies profondes : Non ragioniam di lor, ma guarda e passa.

De profundis, Oscar Wilde
par Jeb
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Jeudi 12 juillet 2007
Il la regardait qui somnolait, étendue par terre avec sa poupée dans les bras... Et s'il s'taillait un peu le doigt, lui, y pourrait lui donner un peu d'sang à boire, et puis même, l'doigt, ça lui ferait rien d'plus l'avoir du tout, s'il lui donnait plutôt la viande d'son doigt à manger... " Y t'embêtent tes cheveux, hein?", car seuls ses cheveux regorgaient encore de vie et foisonnaient, et la remettant sur son séant il fit une tresse de sa tignasse parmi laquelle ses doigts se glissaient en effleurant les poux, "Merci, Seita!"; arrangés de la sorte ses cheveux creusaient autour de ses yeux des cernes encore plus profonds... Il lui passa quelque chose par la tête Setsuko, elle ramassa deux cailloux à côté d'elle, "Seita, sers-toi...", "Hein?", "C'est du riz, tiens ! Tu veux du thé aussi ?", puis avec, soudain, un regain d'entrain : "J'ai cuit aussi un tourteau de soja, j't'en donne ?", qu'elle faisait en alignant mottes de terre et cailloux, comme pour jouer à la dinette, "Allez sers-toi Mange. Comment ? Tu manges pas?".
Vers midi le 22 août, quand il revint à l'abri après une baignade dans l'étang, Setsuko était morte. Les derniers jours, elle n'était plus qu'un squelette vivant, on ne l'entendait plus, elle avait laissé une énorme fourmi lui grimper sur la figure sans faire le moindre geste pour la chasser, c'était à peine si la nuit elle suivait encore les lueurs des lucioles, murmurant faiblement: "En haut... en bas... ah! s'est arrêtée!" (...)
À la tombée de la nuit, un orage éclata, Seita, blotti au fond des ténèbres de la cave, le cadavre de Setsuko sur ses genoux, somnolait, se réveillant à tout moment, caressant encore les cheveux de sa soeur, collant sa joue sur son front déjà tout refroidi, les yeux toujours secs. Au milieu de l'orage qui mugissait, qui se déchaînait en secouant furieusement les feuilles des arbres, il croyait percevoir les sanglots de Setsuko, et l'illusion le poursuivait encore d'entendre s'élever cette marche de la marine nationale.

Le tombeau des lucioles, Nosaka Akiyuki
par Jeb
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Jeudi 12 juillet 2007
Je ne puis me rappeler, aujourd'hui, tout ce qui fut dit au cours de plus de cent soirées d'hiver. Mais le thème n'en variait guère. C'était la longue rhapsodie de sa découverte de la France: l'amour qu'il en avait de loin, avant de la connaître, et l'amour grandissant chaque jour qu'il éprouvait depuis qu'il avait le bonheur d'y vivre. Et, ma foi, je l'admirais. Oui : qu'il ne se décourageât pas. Et que jamais il ne fût tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage... Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu'au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s'y trouvait le plus à l'aise. Alors il regardait ma nièce, avec cette expression d'approbation à la fois souriante et grave qui avait été la sienne dès le premier jour. Et moi je sentais l'âme de ma nièce s'agiter dans cette prison qu'elle avait elle-même construite, je le voyais à bien des signes dont le moindre était un léger tremblement des doigts. Et quand enfin Werner von Ebrennac dissipait ce silence, doucement et sans heurt par le filtre de sa bourdonnante voix, il semblait qu'il me permît de respirer plus librement.

Le silence de la mer, Vercors
par Jeb
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Lundi 9 juillet 2007
Tu ne peux pas t'imaginer le soulagement que j'éprouve à savoir qu'aujourd'hui je passerai la nuit dans ma chambre d'hôtel, Moya, me dit Vega, j'éprouve un immense soulagement de savoir que la semaine qui me reste à passer ici je pourrai la passer enfermé dans ma chambre, avec l'air conditionné, sans avoir à accompagner mon frère et sa femme dans ces horribles sorties auxquelles ils m’ont contraint, à les accompagner à tous ces horribles endroits que les Salvadoriens de retour au pays désirent ardemment visiter, prétend-on, ces lieux qu’ils appellent « typiques » et qui sont censés m’avoir manqué au cours de mes dix-huit ans passés à l’étranger, comme si j’avais pu ressentir une seule fois de la nostalgie pour quelque chose qui aurait une relation avec ce pays, comme si ce pays pouvait receler un élément quelconque d’intérêt pour lequel une personne comme moi pourrait ressentir de la nostalgie. Une idiotie, Moya, une redoutable idiotie, me dit Vega, mais ils ne m’ont pas cru quand je leur ai dit que rien de tout ça ne m’intéressait, ils ont pensé que je plaisantais quand je leur ai répété que je n’ai éprouvé de nostalgie pour rien, et ils se sont arrangés pour m’amener manger des pupusas au parc Balboa, rien de moins que de manger ces horribles tortillas graisseuses garnies de chicharron que les gens appellent pupusas, comme si ces pupusas produisaient en moi autre chose que de la diarrhée, comme si je pouvais apprécier pareille nourriture graisseuse et diarrhéique, comme si j’aimais avoir dans la bouche ce goût réellement répugnant qu’ont les pupusas, Moya, rien de plus graisseux et néfaste pour l’estomac que les pupusas, me dit Vega. Seules la faim et la stupidité congénitales peuvent expliquer que ces êtres humains-là aiment manger avec un tel plaisir quelque chose d’aussi répugnant que les pupusas, seules la faim et l’ignorance peuvent expliquer que ces individus considèrent les pupusas comme leur plat national, Moya, écoute-moi bien, que l’idée de critiquer les pupusas ne te traverse jamais l’esprit, que l’idée de dire qu’il s’agit d’un aliment répugnant et malsain ne te traverse jamais l’esprit, ils pourraient te tuer, Moya, tu dois bien te rendre compte que des dizaines de milliers de Salvadoriens vivent aux Etats-Unis en rêvant de leurs répugnantes pupusas, désirant si ardemment manger leurs diarrhéiques pupusas qu’il existe même des chaînes de pupuserias à Los Angeles, me dit Vega, et n’oublie jamais que les cinq millions de Salvadoriens qui demeurent au Salvador dînent religieusement les dimanches soirs de leur plat de répugnantes pupusas, ces tortillas graisseuses farcies de chicharron, cette espèce de friture répugnante qui leur sert d’hostie pour leur communion vespérale. Le fait que les pupusas soient le plat national du Salvador démontre que ces gens ont même le palais obtus, Moya, seuls des êtres au palais atrophié peuvent considérer que ces répugnantes tortillas farcies de chicharron soient quelque chose de comestible, me dit Vega, et comme moi j’ai le palais en bon état je me suis catégoriquement refusé à manger ces saletés, je m’y suis refusé de telle manière que mon frère a vite compris que je n’étais pas en train de plaisanter, et que je n’allais pas manger ces répugnantes pupusas, et ça a peut-être été le premier accrochage que nous avons eu, parce que c’est dans le même parc balboa qu’il a commencé à me reprocher mon ingratitude et ce qu’il a appelé mon manque de patriotisme. Tu peux t’imaginer, Moya, comme si moi je considérais le patriotisme comme une valeur, comme si je n’étais pas absolument convaincu que le patriotisme n’est qu’une autre de ces stupidités inventées par les politiciens, bref, comme si le patriotisme avait quelque chose à voir avec ces répugnantes tortillas graisseuses bourrées de chicharron, qui, si je les avais mangées, m’auraient détruit le système intestinal, auraient aggravé encore davantage ma colite nerveuse, me dit Vega.

Le dégoût, Horacio Castellanos Moya
par Jeb
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Dimanche 1 juillet 2007
- Pourquoi penser dans un monde où l'instant présent existe ? dit Neville. Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même le transforme. Abandonnons pour un instant ce spectacle de beauté, cette berge, et moi-même, au pur plaisir d'exister. Le soleil est chaud. Je vois la rivière. Je vois les arbres tachetés et brunis dans la lumière automnale. Des bateaux voguent sur fond rouge, sur fond vert. Très loin, une cloche sonne, mais ce n'est pas un glas. Il y a des cloches qui vibrent en l'honneur de la vie. Une feuille tombe, pâmée. Oh ! Comme j'aime la vie... Comme les ramilles du saule s'allongent gracieusement sur le ciel... Un bateau passe à travers les branches du saule, plein de jeunes hommes indolents, ignares et robustes. Ils écoutent un gramophone; ils mangent des fruits qu'ils sortent de sacs en papier. Ils jettent par-dessus bord des peaux de bananes, qui coulent, pareilles à des anguilles. Tout ce qu'ils font est beau. Le décor où ils vivent est orné de bibelots et de porcelaines bon marché; leurs chambres sont pleines de gravures en couleur et de souvenirs de canotage, mais ils transforment tout en beauté. Le bateau s'engage sous l'arche du pont. Un autre bateau passe devant moi. Un autre encore. Voilà Perceval, paresseusement allongé sur des coussins, monolithique dans son repos de géant. Il est seul à ne pas s'apercevoir de leur manège, et, quand il les prend sur le fait, il les rabroue sans méchanceté, d'un coup de patte. Eux aussi ont passé sous l'arche du pont, sous "la retombée des branches d'arbres pareille à l'eau des fontaines", sous leurs minces hachures jaunes et violettes. La brise frémit; le rideau tremble. Je vois derrière les feuilles des édifices solennels, et cependant joyeux à jamais, qui semblent poreux, dépourvus de poids, légers, bien que siégeant de temps immémoriaux sur ce vieux coin de terre. Mais voici qu'un rythme bien connu recommence à palpiter en moi : les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours. Je suis un poète. Je suis certainement un grand poète. Je vois tout; je ressens tout: le passage des bateaux et celui de la jeunesse, et les arbres lointains "dont les branches retombent comme l'eau des fontaines". Je suis inspiré. Mes yeux se remplissent de larmes. Mon inspiration bouillonne. Elle devient artificielle, menteuse. Des mots, des mots , et encore des mots: comme ils galopent, comme ils agitent leurs longues queues, leurs longues crinières... Mais je ne sais quelle faiblesse m'empêche de m'abandonner à leur croupe; je ne puis galoper avec eux parmi les femmes en fuite et les sacs renversés. Pourtant, comment croire que je ne suis pas un grand poète ? Ce que j'ai écrit la nuit dernière, n'était-ce pas des vers ? Suis-je trop prompt ? Trop plein de facilité ? Je n'en sais rien. Par instants, je ne me connais plus moi-même, je ne sais plus comment nommer, mesurer, et totaliser les atomes qui me composent.

Les vagues, Virginia Woolf

 
par Jeb
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Mercredi 27 juin 2007
Enfin, il fut prêt, allongé sur l'herbe, entièrement déployé. Sa toile faseyait dans le vent, avec des petits bruits secs qui lui donnaient l'air d'être vivant. je déroulai les filins de nylon pour les attacher les uns aux autres J'appelai Esmeralda. Elle avait une poignée de fleurs, et il me fallut attendre qu'elle me décrivît chacune d'elles, inventant des noms pour les spécimens dont elle ignorait la véritable appellation. J'acceptai gracieusement la marguerite qu'elle me tendit, et je la mis à ma boutonnière. Puis, je lui dis que j'avais fini de monter le cerf-volant, et qu'elle pouvait donc m'aider à lui faire prendre le vent. Au comble de l'excitation, elle me demanda si je lui permettrais de tenir les cordes. je lui répondis que c'était chose possible, mais que malgré tout, je les tiendrais moi aussi pour lui prêter main-forte. Comme elle voulait également garder son bouquet, je lui assurais que cela ne posait pas de problème.
Esmeralda poussa des oh et des ah en voyant la taille du cerf-volant, et la tête de chien menaçante qui était peinte dessus. La toile ondulait dans l'herbe, rendant l'appareil semblable à un énorme insecte. Je ramassais les câbles et montrai à Esmeralda comment les tenir. Puis, je fis des boucles que j'enroulai autour de ses poignets, en lui disant que c'était pour qu'elle ne risquât pas de lâcher prise. Elle se laissa faire, tenant toujours son bouquet dans une main. Je disposais alors les filins de façon à pouvoir, moi aussi, les attraper. Esmeralda trépignait en m'exhortant à me dépêcher. Je regardai une dernière fois autour de moi et, d'un coup de pied, je levai le nez du cerf volant. Cela suffit pour lui faire prendre le vent et s'élever. Je courrus derrière ma cousine tandis que les cordes se déroulaient à mesure que l'appareil montait.
Le cerf-volant s'élança dans les airs, secouant sa queue dans un bruit de carton déchiré. Son squelette creux se tordit en craquant. J'attrapai les filins derrière les frêles épaules de ma cousine, et je dus m'arc-bouter quand ils se tendirent. Sous le choc, je bousculai Esmeralda qui poussa un cri perçant. Elle se retourna pour me voir battre contre le vent qui entraînait le cerf-volant. Les mains attachées aux cordes, elle était agitée de soubressauts, comme une marionette. Elle observa un moment la machine, puis me jeta un coup d'oeil en riant; c'est à cet instant que je lâchais tout.

Le treuil la heurta dans le dos. Elle cria de surprise, puis les boucles se resserrèrent autour de ses poignets, et elle fut soulevée en l'air. Je basculai en arrière, à la fois parce que j'avais perdu l'équilibre en laissant filer le treuil, et aussi pour donner le change au cas où quelqu'un m'eût observé. je m'affalai sur le sol qu'Esmeralda venait de quitter à tout jamais. Le cerf-volant continua à monter, sa toile claquant dans le vent tandis qu'il emportait la petite fille. Alors, je me relevai et me mis à courir aussi vite que je pouvais, sachant très bien que je n'avais absolument aucune chance de la rattraper. Esmeralda hurlait en agitant désespérément les jambes, mais les noeuds autour de ses poignets tenaient bon. Déjà, elle était hors de toute portée. Je lui courus après, escaladant une dune, dévalant l'autre versant, sans perdre des yeux la petite silhouette qui s'éloignait en se débattant, emportée par le vent au-dessus du sable et des rochers, vers la mer. Comme c'était drôle de la voir ainsi s'envoler, sa jupe se gonflant autour d'elle !
Elle monta de plus en plus haut, et je la suivis jusqu'à la mer. Je m'arrêtai quand j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. je vis alors quelque chose se détacher d'elle. Je crus un instant qu'elle avait uriné sous le coup de la peur, mais, bientôt, une pluie de fleurs s'abattit sur l'eau. Je pataugeai dans les baïnes pour récupérer celles que je pouvais tandis qu'Esmeralda s'éloignait en survolant la mer du Nord. Il me vint à l'esprit qu'elle était fichue de la traverser et d'aller se poser sur la terre ferme ! Dans ce cas, les efforts désespérés que j'avais faits pour la sauver seraient une preuve de mon innocence. J'attendis qu'elle eût disparu avant de tourner les talons et de revenir sur la plage.
Je savais parfaitement que trois morts dans mon entourage en l'espace de quatre ans allaient éveiller les soupçons; aussi avais-je soigneusement préparer le rôle qu'il me fallait jouer. Je ne revins pas à la maison; je me contentai de retourner dans les dunes et de m'asseoir, les fleurs à la main. Je me chantai des chansons, me racontai des histoires, me roulai dans le sable et m'en jetai dans les yeux, laissant la faim me tenailler le ventre. Bref, je fis tout ce qu'il fallait pour me mettre dans la peau d'un petit garçon profondément traumatisé. C'est dans cet état, immobile, les yeux rivés sur la mer, qu'un jeune garde forestier me retrouva.

Le seigneur des guêpes, Iain Banks
par Jeb
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