Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion ; et c'est un empereur faible, cruel, ignorant, fanatique, qui, l'enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux
bouts de la terre. Ô Justine ! de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ! Le sage peut-il voir autre chose, dans ce ramas de fables épouvantables, que le
fruit dégoûtant de l'imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d'un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque et s'il était réellement
puissant, ou, pour mieux dire, s'il y avait véritablement un Dieu, serait-ce par des moyens aussi absurdes qu'il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l'organe d'un bandit méprisable
qu'il nous eût montré comment il fallait le servir ? S'il est suprême, s'il est puissant, s'il est juste, s'il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes ou des farces qu'il
voudra m'apprendre à le servir ou à le connaître ! Souverain moteur des astres et du cœur de l'homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous parler en se gravant dans l'autre ?
Qu'il imprime, un jour, en traits de feu, au centre du soleil, la loi qui peut lui plaire et qu'il veut nous donner : d'un bout de l'univers à l'autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la
fois, deviendront coupables s'ils ne la suivent pas alors ; aucune excuse ne pourra légitimer leur incrédulité. Mais n'indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l'Asie ; ne choisir, pour
sectateur, que le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, que le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu'il est impossible
de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d'individus ; laisser les autres dans l'erreur, et les punir d'y être restés : eh non, Justine, non, non, toutes ces
atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider ; j'aimerais mieux mourir mille fois, que de les croire. Il n'y a point de Dieu, il n'y en eut jamais. Cet être chimérique n'exista que dans la
tête des fous ; aucun être raisonnable ne pourra ni le définir, ni l'admettre ; et il n'y a qu'un sot qui puisse adopter une idée si prodigieusement contraire à la raison. Mais la nature, me
direz-vous, est inconcevable sans un Dieu. Ah ! j'entends ; c'est-à-dire, que pour m'expliquer ce que vous comprenez fort peu, vous avez besoin d'une cause où vous ne comprenez rien du tout ;
vous prétendez démêler ce qui est obscur, en redoublant l'épaisseur des voiles ; vous croyez briser un lien, en multipliant les entraves. Physiciens crédules et enthousiastes, pour nous prouver
l'existence d'un Dieu, copiez des traités de botanique ; entrez, comme Fénelon, dans un détail minutieux des parties de l'homme ; élancez-vous dans les airs, pour admirer le cours des astres ;
extasiez-vous devant des papillons, des insectes, des polypes, des atomes organisés, dans lesquels vous croyez trouver la grandeur de votre vain Dieu : toutes ces choses, vous aurez beau dire, ne
démontreront jamais l'existence de cet être absurde et imaginaire ; elles prouveront seulement que vous n'avez pas les idées que vous devez avoir de l'immense variété des matières et des effets
que peuvent produire des combinaisons diversifiées à l'infini, dont l'univers est l'assemblage ; elles prouveront que vous ignorez ce qu'est la nature, que vous n'avez aucune idée de ses forces,
lorsque vous les jugez incapables de produire une foule de formes et d'êtres dont vos yeux, même armés de microscopes, ne voient jamais la moindre partie ; elles prouveront enfin que, faute de
connaître les agents sensibles, vous trouverez plus court d'avoir recours à un mot sous lequel vous désignez un agent spirituel dont il vous sera toujours impossible d'avoir une idée sûre.
On nous dit gravement qu'il n'y a point d'effet sans cause ; on nous répète à tout moment que le monde ne s'est pas fait lui-même. Mais l'univers est une cause, il n'est point un
effet, il n'est point un ouvrage ; il n'a point été créé, il a toujours été ce que nous le voyons ; son existence est nécessaire ; il est sa cause lui-même. La nature, dont l'essence est
visiblement d'agir et de produire, pour remplir ses fonctions, comme elle fait sous nos yeux, n'a pas besoin d'un moteur invisible, bien plus inconnu qu'elle-même. La matière se meut par sa
propre énergie, par une suite nécessaire de son hétérogénéité ; la diversité des mouvements ou des façons d'agir constitue seule la diversité des matières ; nous ne distinguons les êtres les uns
des autres que par la différence des impressions ou des mouvements qu'ils communiquent à nos organes. Quoi ! vous voyez que tout est en action dans la nature, et vous prétendez que la nature est
sans énergie ! Vous croyez imbécilement que ce tout, agissant essentiellement, peut avoir besoin d'un moteur ? Et quel est-il donc, ce moteur ? Un esprit, c'est-à-dire un être nul. Persuadez-vous
donc, au contraire, que la matière agit par elle-même et cessez de raisonner sur votre amour spirituel, qui n'a rien de ce qu'il faut pour la mettre en action. Revenez de vos incursions inutiles
; rentrez d'un monde imaginaire dans un monde réel ; tenez-vous-en aux causes secondes ; laissez aux théologiens leur cause première, dont la nature n'a nullement besoin pour produire tout ce que
vous voyez. Oh ! Justine, comme j'abhorre, comme je déteste cette idée d'un Dieu ! comme elle choque ma raison et déplaît à mon cœur ! Quand l'athéisme voudra des martyrs, qu'il le dise, et mon
sang est tout prêt.
La nouvelle Justine; Sade