Vendredi 31 août 2007
Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avait été celle d'une femme d'esprit et de sens ; sa mort fut celle d'un sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique aimable par la sérénité d'âme avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négligence et sans affectation. Elle était naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie, elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça.

Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 26 août 2007
Un matin, je partis avec Maud et Lise prendre le train pour Paris, à la gare de notre petite ville. Le ciel était blême et froid comme à son habitude chez nous, et les filles grognaient, contrariées, elles qui ne marchaient jamais plus de cent mètres, de devoir faire à pied le demi-kilomètre qui nous séparait de la gare, plus fâchées encore de prendre le train, qu'elles jugeaient un moyen de transport inférieur en distinction à la voiture de Pierrot.
Pourquoi les filles sont-elles si ronchonnes ? me demandais-je, avançant devant, les bras chargés de tout notre bagage.
Je me retournais parfois pour contempler avec étonnement le visage boudeur, froncé, de mes jolies filles offensées. Mains dans les poches de leur blouson de cuir, rouge pour l'une, bleu pour l'autre, elles lançaient rageusement leurs jambes bottées, et elles avaient du goût pour l'effort intense de la course, aimant les mille et une activités sportives qu'elles pratiquaient avec un zèle ambitieux, mais se trouvaient, là, éberluées et vexées d'avoir à se fatiguer pour rien, comme des miteuses. Elles m'en voulaient, me jetaient des regards sombres, dénués d'humour ou de malice, car un des effets du Garden-Club, de l'athmosphère que Pierrot avait introduite à la maison depuis qu'il travaillait là-bas, semblait être que Maud et Lise ne pussent se montrer que sérieuse ou frivoles, ignorant toute nuance entre ces deux humeurs.
Comment changer mes filles ? me demandais-je, en même temps qu'une obscure fatigue me faisait courber l'échine à cette perspective.
À vrai dire, la nécessité de corriger la position pervertie de mes parents occupait maintenant toutes les ressources de mon esprit. J'observais Maud et Lise avec incertitude et une sorte de peine déconcertée, comme neutralisées cependant par le sentiment que j'avais de leur force égoïste, de leur solide et parfaite beauté physique que leurs aspirations semblaient façonner pour être au goût du jour, utile et irréprochable.
Je devais agir sur mes parents, me disais-je, tandis que je ne le pouvais sur Maud et Lise, car elles étaient faites d'une matière humaine différente. Ainsi faites, si elles croyaient suffisamment en leur don pour l'utiliser à d'autres fins que strictement pratiques, elles seraient peut-être, pensais-je avec espoir, les plus grandes sorcières de tous les temps.
Comme nous approchions de la gare et que les nuages chargés de pluie frôlaient les toits d'ardoise des maisons de notre petite ville, un grand bruissement d'ailes, juste au-dessus de nos têtes, me fit m'arrêter et lever les yeux.
- Tiens, une corneille murmurai-je.
L'oiseau se percha sur une gouttière, tout près. Il me fixa d'un œil tranquille, arrogant et il ressemblait de manière si frappante à Isabelle que, spontanément, je soufflai son prénom :
- Isabelle, Isabelle... Est-ce toi ?
Nullement effrayée, la corneille me regarda encore, avec un air d'attention supérieure et avisée. Puis elle s'envola lourdement, disparut dans le ciel sombre. De grosses gouttes de pluie se mirent à tomber. Maud et Lise me dépassèrent en courant, et elles furent à la gare en quelques foulées de leurs longues jambes professionnelles, tandis que je les suivais en soufflant un peu, nos deux valises m'éraflant les mollets.
- Le train aura dix minutes de retard, affirma Maud qui cueillit, sans embarras, deux petites perles de sang sur ses paupières, de la pointe de son mouchoir.
- Mais il fera beau à Paris, continua Lise, de même, et grand-mère va nous faire des pâtes, il n'y aura pas de coca, zut.
Toute rancœur évanouie maintenant que nous étions au chaud dans le hall, mes filles m'adressaient un sourire rayonnant. La peau frémissante, les narines dilatées, elles humaient délicatement l'air nouveau autour d'elles, elles haussaient leur cou mince, palpitant, et, du talon de leurs bottes lacées, tapotaient les dalles en considérant les passants d'un regard froid et assuré.

La sorcière, Marie Ndiaye

par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 24 août 2007
Les jeunes c'est toujours si pressé d'aller faire l'amour, ça se dépêche tellement de saisir tout ce qu'on leur donne à croire pour s'amuser, qu'ils y regardent pas à deux fois en fait de sensations. C'est un peu comme ces voyageurs qui vont bouffer tout ce qu'on leur passe au buffet, entre deux coups de sifflet. Pourvu qu'on les fournisse aussi les jeunes de ces deux ou trois petits couples qui servent à remonter les conversations pour baiser, ça suffit, et les voilà tout heureux. C'est content facilement les jeunes, ils jouissent comme ils veulent d'abord c'est vrai !
Toute la jeunesse aboutit sur la plage glorieuse, au bord de l'eau, là où les femmes ont l'air d'être libre enfin, où elles sont si belles qu'elles n'ont même plus besoin du mensonge de nos rêves.
Alors bien sûr, l'hiver une fois venu, on a du mal à rentrer, à se dire que c'est fini, à se l'avouer. On resterait quand même, dans le froid, dans l'âge, on espère encore. Ca se comprend. On est ignoble. Il faut en vouloir à personne. Jouir et bonheur avant tout. C'est bien mon avis. Et puis quand on commence à se cacher des autres, c'est signe qu'on a peur de s'amuser avec eux. C'est une maladie en soi. Il faudrait savoir pourquoi on s'entête à ne pas guérir de la solitude. Un autre type que j'avais rencontré pendant la guerre à l'hôpital, un caporal, il m'en avait bien un peu parlé lui de ces sentiments-là. Dommage que je ne l'aie jamais revu ce garçon ! " La terre est morte, qu'il m'avait expliqué... On est rien que des vers dessus nous autres, des vers sur son dégueulasse de gros cadavre, à lui bouffer tout le temps les tripes et rien que ses poisons... Rien à faire avec nous autres. On est tout pourris de naissances... Et puis voilà ! "
N'empêche qu'on a dû l'emmener un soir en vitesse du côté des bastions ce penseur, c'est la preuve qu'il était encore bon à faire un fusillé. Ils étaient même à deux cognes pour l'emmener, un grand et un petit. Je m'en souviens bien. Un anarchiste qu'on a dit de lui au Conseil de guerre.
Après des années quand on y resonge il arrive qu'on voudrait bien les rattraper les mort qu'ils ont dit certaines gens et les gens eux-mêmes pour leur demander ce qu'ils ont voulu nous dire... Mais ils sont bien partis !... On avait pas assez d'instruction pour les comprendre... On voudrait savoir comme ça s'ils n'ont pas depuis changé d'avis des fois... Mais c'est bien trop tard... C'est fini !... Personne ne sait plus rien d'eux. Il faut alors continuer sa route tout seul, dans la nuit. On a perdu ses vrais compagnons. On leur a pas posé la bonne question, la vraie, quand il était temps. À côté d'eux on ne savait pas. Homme perdu. On est toujours en retard d'abord. Tout ça c'est des regrets qui ne font pas bouillir la marmite.

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline
par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 22 août 2007
Vous savez, je suis souvent très seul. Je reste le plus souvent seul chez moi, quand je ne travaille pas ; j'écoute quelques disques, je travaille de temps en temps mes partitions, ça ne m'amuse pas, c'est toujours la même chose. Ce soir, nous avons la grande première de L'Or du Rhin, sous la direction de Carlo Maria Giulini, et le Premier Ministre sera assis au premier rang; rien que le dessus du panier, les billets coûtent jusqu'à trois cent cinquante marks, c'est dingue. Mais moi je m'en fiche. D'ailleurs, je ne répète pas. On est huit, dans L'Or du Rhin, alors qu'est-ce que ça fiche, ce que tel ou tel peut jouer ? Si le chef de pupitre se débrouille à peu près, les autres emboîtent le pas... Sarah chante aussi. Le rôle de Wellgunde. Tout au début. Ce n'est pas un petit rôle, pour elle, c'est l'occasion de se distinguer. À vrai dire, c'est pas de la chance, de devoir se distinguer dans Wagner. Mais on ne choisit pas. Ni chez eux, ni chez nous... Normalement, on a répétition de dix à une heure, et puis on joue le soir de sept à dix. le reste du temps, je suis chez moi, dans cette pièce insonorisée. Je bois quelques bières, à cause de la déshydratation. Et parfois je la mets dans le fauteuil en rotin, là en face de moi, je l'appuie bien et je pose l'archet à côté, et je m'assoie ici dans le fauteuil de cuir. Et je la regarde. Et alors je pense : quel instrument hideux ! Je vous en prie, regardez-la. Non, mais regardez-la ! Elle a l'air d'une grosse bonne femme, et vieille. Les hanches beaucoup trop basses, la taille complètement ratée, beaucoup trop marquée vers le haut, et pas assez fine; et puis ce torse étriqué, rachitique... à vous rendre fou. C'est parce que, d'un point de vue historique, la contrebasse est le résultat d'un métissage. Elle a le bas d'un gros violon et le haut d'une grande viole de gambe. La contrebasse est l'instrument le plus affreux, le plus pataud, le plus inélégant qui ait jamais été inventé. le Quasimodo de l'orchestre. Il y a des moments où j'aurais envie de le mettre en morceaux. À coups de scie, à coups de hâche. D'en faire des copeaux, de la sciure, de la poussière, et de le voir partir dans la chaudière d'un gazogène !... Non, je n'ai pas l'amour de mon instrument, on ne peut vraiment pas dire. Du reste, il est épouvantable à jouer. Pour trois demi-tons, il vous faut toute la main. Pour trois demi-tons ! Tenez, par exemple...

La Contrebasse, Patrick Süskind
par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 21 août 2007
- Mon Dieu, dit M. de Norpoix ( qui m'inspira sur ma propre intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois au dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde , était pour lui tout au bas de l'échelle de ses admirations), je ne partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste qu'il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l'afféterie. Mais enfin, ce n'est que cela, et cela n'est pas grand chose. Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la charpente. Pas d'action -- ou si peu --mais surtout pas de portée. Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout. Dans un temps comme le nôtre où la carte de l'Europe a subi des remaniements profonds et est à la veille d'en subir de plus grands encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un écrivain d'être autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que nous pouvons être envahis d'un instant à l'autre par un double flot de Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est blasphémer contre la Sacro-Sainte École de ce que ces messieurs appelent l'Art pour l'Art, mais à notre époque il y a des tâches plus urgentes que d'agencer des mots de façon harmonieuse. Celle de Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens pas, mais au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant, en me repportant à votre admiration tout à fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez montrées tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne pas passer l'éponge, puisque vous avez dit vous même en toute simplicité, que ce n'était qu'un griffonage d'enfant (je l'avais dit, en effet, mais je n'en pensais pas un mot). À tout péché miséricorde et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres que vous en ont de pareils sur la conscience, et vous n'êtes pas le seul qui se soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez montré la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses qualités, puisqu'il est passé maître dans l'art tout superficiel du reste, d'un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder même le rudiment. mais c'est déjà le même défaut, ce contresens d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond. C'est mettre la charrue avant les boeufs. Même dans les livres de Bergotte, toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie tout de suite au chef-d'oeuvre. Les chef-d'oeuvre ne sont pas si fréquents que cela ! Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son oeuvre. Il n'empêche que chez lui l'œuvre est infiniment supérieure à l'auteur. Ah ! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres. Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus, alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il dit. Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve qui raconte que Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit Cinq Mars, ni Le Cachet rouge, où certaines pages sont de véritables morceaux d'anthologie."

À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust
par Jeb publié dans : Littérature
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Samedi 18 août 2007
Christer Strömholm est né en 1918 à Stockholm dans un milieu bourgeois et militaire. Son enfance est marquée par le divorce de ses parents lorsqu’il a quatre ans, puis, en 1934, par le suicide de son père. Très jeune il choisit de faire de la peinture et s’inscrit en 1937 à Dresde dans l’école d’art, alors très en vue, de Waldemar Winkler. Il en est renvoyé pour avoir défendu Paul Klee et Emil Nolde, considérés, dans l’Allemagne de l’époque, comme des artistes "dégénérés". Le jeune homme se rend alors à Paris, centre de la vie artistique occidentale, où il a pour professeur l’artiste suédois Dick Beer. Il va suivre des cours à Florence et à Faenza, puis séjourne à Rome et dans le Sud de la France. De là, il se rend en Espagne, où il découvre les horreurs de la guerre, avant de retourner en Suède pour son service militaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Strömholm sert dans un corps de volontaires en Finlande puis en Norvège, avant de s’engager dans la résistance.
En 1945, il revient à Paris où il fréquente les existentialistes et s’inscrit à l’École des Beaux-Arts. Son intérêt pour la gravure le conduit naturellement vers la photographie. Il accordera d’ailleurs toujours beaucoup d’importance et apportera grand soin aux tirages de ses photographies qu’il fera longuement travailler et contraster par ses assistants. Entre 1950 et 1953, Strömholm rejoint le groupe Fotoform, conduit par l’Allemand Otto Steinert, et, sous le pseudonyme de Christer Christian, il participe aux expositions de la "Subjective Fotografie" - que, trop formaliste à son goût, il délaisse rapidement. À la fin des années 1950, il commence à enseigner à Stockholm, où il fonde en 1962, avec le photographe Tor-Ivan Odulf, l’école de photographie de l’université, qu’il dirigera jusqu’en 1974 et où sera formée plusieurs générations de photographes nordiques : Bille August, Dawid, Agneta Ekman, Walter Hirsch, Ulla Lemberg, Anders Petersen, Gunnar Smoliansky, Lasse Svanberg...
Au cours de sa carrière, de nombreux reportages le mènent au Japon, en Inde, au Kenya, en Union soviétique, en Pologne, aux États-Unis, etc. Mais c’est à Paris, où il rencontre les surréalistes, réalise des portraits d’artistes (Fernand Léger, Marcel Duchamp, Man Ray, Le Corbusier, entre autres) et fréquente Brassaï, Jean-Paul Sartre, Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Daniel Spoerri -, qu’il réalise, à partir de 1956 et pendant plusieurs années successives, sa série la plus remarquable sur les transsexuels du quartier de la Place Blanche : "Je ne m’y étais jamais intéressé. Nous nous sommes rencontrés par hasard, et j’ai réalisé très vite que, quand vous vous interrogez sur la vie qu’ils mènent, il devient difficile de ne pas prendre de photo." Les images de ces marginaux du Paris nocturne des années 1950 et 1960 seront regroupées dans un livre, Vännerna från Place Blanche (Les Amis de la Place Blanche), qui, en 1983, fait connaître Strömholm hors de son pays natal.
Sa reconnaissance est en effet tardive : en Suède elle se concrétise, en 1978, par une première grande exposition organisée par la galerie Camera Obscura à Stockholm ; en 1982 par une bourse importante de l’État puis, en 1986, par une exposition au Moderna Museet de Stockholm. En 1991, il publie Konsten att vara där (L’Art d’être là), qui, tout comme son Poste restante de 1967, est une sorte de photo journal très personnel, une "autobiographie photographique", puis, entre 1993 et sa mort, il écrit deux livres d’aphorismes. Quatre ans après avoir reçu le très honorifique Prix international de la Photographie de la Fondation Hasselblad, Christer Strömholm meurt en janvier 2002, à Stockholm, à l’âge de 84 ans. Le présent accrochage reprend en grande partie l’exposition historique de Strömholm, "Till minnet av mig själv" (À ma propre mémoire), qui a lieu en juin 1965 dans le grand magasin NK, à Stockholm. Cet ensemble - une centaine de tirages noir et blanc, au format 50 x 60 cm, très denses, sans cadre et montés sur des panneaux isorel -, marqué, selon Christian Caujolle, "par l’obsession de la mort, la notion de série et le refus de l’anecdote", provoque un tel scandale que trois jours plus tard l’exposition est décrochée. Sans dates ni légendes, ces images, réunies également dans le premier livre publié par Strömholm, montrent des chiens morts, des enfants tristes, des transsexuels ou des objets abandonnés... Ni anecdote, ni nostalgie, mais des êtres emmurés dans leur solitude et l’omniprésence de la mort dans ces photographies chargées d’obsessions personnelles, qui, malgré leur diversité, possèdent l’énergie et la cohérence d’un manifeste existentiel. Dans la série exposée à NK, Strömholm met en scène un univers sombre et marginal, parfois tragique, et dont l’expressivité et la crudité, peut évoquer le surréalisme, ou encore le souvenir des expériences photographiques fédérées par Georges Bataille et Carl Einstein dans la revue Documents. Christer Strömholm ne trouve pas de place toute faite dans l’histoire de la photographie.
Ni strictement documentaire ni strictement humaniste, son œuvre conjugue trois exigences majeures : un choix de sujets hors du commun ; un engagement personnel et une éthique qui régissent son rapport à ces sujets ; enfin, l’invention d’un langage formel, notamment dans le traitement de la lumière, celle de la prise de vue et des cadrages. Sans doute plus marqué par des photographes étrangers ayant, comme lui, séjourné ou vécu à Paris et fréquenté les surréalistes, tels Bill Brandt, André Kertész ou Brassaï, que par les visions réalistes et poétiques d’Édouard Boubat, Robert Doisneau ou Willy Ronis, le monde de Strömholm, indifférent à l’anecdote et à l’effet de charme, véhicule une vision résolument sombre, très inspirée de sa propre trajectoire : "Lorsque je pense à mes photos et que je les regarde bien, je trouve qu’elles sont toutes, d’une certaine manière, ni plus ni moins que des autoportraits, une part de ma vie" (cité par Marta Gili dans le catalogue de La Caixa, Barcelone, 2001). On ne peut non plus le ranger du côté du principe de "l’instant décisif" d’un Henri Cartier-Bresson. Son travail sur les propriétés de l’image et sur la spécificité de la photographie - "L’œil humain et l’appareil voient les choses tout à fait différemment", passe par la composition des images mais avec une grande souplesse formelle. Tour à tour photoreporter, guide, enseignant, Strömholm évoque la figure du bourlingueur de l’Europe d’avant-guerre : "Le chaos en toi est la condition de ta créativité", dit-il. Il décrit un monde dont il ne s’exclut pas, ce qui dégage ses photographies, si directes soient-elles, de tout voyeurisme. Son reportage sur ses semblables se réclame d’un style de vie nomade et d’une curiosité incessante, comme dans un album de famille paradoxal, incluant avec respect et tendresse des individus que leur condition sexuelle ou sociale frappe d’une définitive étrangeté. Christer Strömholm reste, comme le souligne Christian Caujolle, "exemplaire de ce que nous demandons à la photographie : questionner le monde, sans complaisance, le mettre en doute, le dire sans le représenter, affirmer sa déliquescence et ses travers, interroger ses permanentes douleurs." Photographe libre et indépendant qui regardait la réalité en face, Strömholm a conservé sa vie durant, chez lui ou dans son atelier, un panneau sur lequel on pouvait lire : "On verra bien."

Source : Jeu de Paume
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Le site officiel du photographe : www.stromholm.com/
par Jeb publié dans : Photographie
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Jeudi 16 août 2007

Monsieur le Président,

Vous étiez venu dites-vous à Dakar nous parler — nous les Africains —, avec franchise et sincérité, vous étiez donc venu avec tout le fond de votre pensée, car c’est ainsi je crois qu’on qualifie la franchise et la sincérité, un échange sans fard et sans arrière-pensée. Nous prenons donc acte de la conception que vous avez de ce continent et de ses habitants. Vous étiez venu dites-vous pour nous assurer que la France s’associera à nous si nous voulons la liberté, la justice et le droit, mais permettez-moi d’être franc et sincère également. Au lendemain de votre discours, que faisiez-vous donc avec Omar Bongo, quarante ans de règne dans la dictature, un doyen dites-vous, et quel doyen dans la corruption et l’aliénation de son pays ! De quelle liberté, de quelle justice, de quel droit parlez-vous ? Je n’ose même pas vous poser la question concernant votre sourire à cet autre grand dictateur africain : Muammar al-Kadhafi ! Que dire du don nucléaire que vous lui promettiez ? Il serait maintenant fréquentable ? Sincèrement ? Mais soit… Nous les Africains manquons un peu de raison et ne comprenons pas ces subtilités qui nous éloignent de la nature et de l’ordre immuable des saisons.

Vous étiez donc venu — vidi vici complétera l’autre, regarder en face notre histoire commune. Fort bien ! Votre posture tombe à propos pour une génération d’Africains et de Français avides de comprendre enfin ces drames continuels frappant l’Afrique. Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf. Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ? Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ? Croyez-vous vraiment que jamais l’homme (africain) ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons-nous l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors, comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous. Seriez-vous aveugle ? Dans ce cas, vous devriez sincèrement reprendre la copie nous concernant.

Vous avez tort de mettre sur le même pied d’égalité la responsabilité des Africains et les crimes de l’esclavage et de la colonisation, car s’il y avait des complices de notre côté, ils ne sont que les émanations de ces entreprises totalitaires initiées par l’Europe, depuis quand les systèmes totalitaires n’ont-ils pas leurs collaborateurs locaux ? Car oui, l’esclavage et la colonisation sont des systèmes totalitaires, et vous avez tort de tenter de les justifier en évoquant nos responsabilités et ce bon côté de la colonisation. Mais tout comme vous sûrement, nous reconnaissons qu’il y a eu des « justes ». Or vous savez fort bien que les justes n’excusent pas le totalitarisme. Vous avez tort de penser que les dictateurs sont de nos faits. Foccart vous dit peut-être quelque chose ? Et les jeux des grandes puissances — dont la France évidemment, qui font et défont les régimes ? Paranoïa de notre part ? Oui, nous devons résister, et nous résistons déjà, mais la France est-elle franchement de notre côté ? Qui a oublié le Rwanda ? Vous appelez à une « renaissance africaine », venez d’abord parler à vos véritables interlocuteurs, de ceux qui veulent sincèrement et franchement cette renaissance, nous la jeunesse africaine, savons qu’ils ne se nomment pas Omar Bongo, Muammar al-Kadhafi, Denis Sassou Nguesso, Ravalomanana ou bien d’autres chefs d’Etat autoproclamés démocrates. Nous vous invitons au débat, nous vous invitons à l’échange. Par cette lettre ouverte, nous vous prenons au mot, cessez donc de côtoyer les fossoyeurs de nos espérances et venez parler avec nous. Quant à l’Eurafrique, en avez-vous parlé à Angela ? Sincèrement et franchement à vous.

Auteurs de la lettre :

Raharimanana (Madagascar)

Boubacar Boris Diop (Sénégal),

Abderrahman Beggar (Maroc, Canada),

Patrice Nganang (Cameroun, Etats-Unis) Koulsy Lamko (Tchad),

Kangni Alem (université de Lomé),

et l’éditrice Jutta Hepke (Vents d’ailleurs).

par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 16 août 2007
Me voilà loin de mes premières reflexions. Ce que je voulais dire, c'est que si l'homme n'est certainement pas, comme l'ont voulu certains poètes et philosophes, naturellement bon, il n'en est pas plus naturellement mauvais : le bien et le mal sont des catégories qui peuvent servir à qualifier l'effet des actions d'un homme sur un autre ; mais elle sont à mon avis foncièrement inadaptées, voire inutilisables, pour juger ce qu'il se passe dans le coeur de cet homme. Döll tuait, ou faisait tuer des gens, c'est donc le Mal ; mais en soi, c'était un homme bon envers ses proches, indifférent avec les autres, et qui plus est respectueux des lois. Que demande-t-on de plus au quidam de nos villes, civilisées et démocratiques ? Et combien de philanthropes, de par le monde, rendus célèbres par leur générosité extravagante, sont-ils au contraire des monstres d'égoïsme et de sécheresse, avides de gloire publique, bouffis de vanité, tyranniques envers leurs proches ? Tout homme désire satisfaire ses besoins et reste indifférent à ceux des autres. Et pour que les hommes puissent vivre ensemble, pour éviter l'état hobbesien du "Tous contre tous" et, au contraire, grâce à l'entraide et à la production accrue qui en dérive, satisfaire une plus grande somme de leurs désirs, il faut des instances régulatrices, qui tracent des limites à ces désirs, et arbitrent ces conflits: ce mécanisme, c'est la Loi. Mais il faut encore que les hommes, égoïstes et veules, acceptent la contrainte de la Loi, et celle-ci ainsi doit se référer à une instance extérieure à l'homme, doit être fondée sur une puissance que l'homme ressente comme supérieure à lui-même. Comme je l'avais suggéré à Eichmann, lors de notre diner, cette référence suprême et imaginaire a longtemps été l'idée de Dieu : de ce Dieu invisible et tout-puissant, elle a glissé vers la personne physique du roi, souverain de droit divin; et quand le roi a perdu la tête, la souveraineté est passée au Peuple ou à la Nation, et s'est fondée sur un "contrat" fictif, sans fondement historique ou biologique, et donc aussi abstrait que l'idée de Dieu. Le national-socialisme allemand a voulu l'ancrer dans le Volk , une réalité historique : le Volk est souverain, et le Fürher exprime ou représente ou incarne cette souveraineté. De cette souveraineté dérive la Loi, et pour la plupart des hommes, de tous les pays, la morale n'est pas autre chose que la Loi : dans ce sens, la loi morale kantienne, dont se préoccupait tant Eichmann, dérivé de la raison et identique pour tous les hommes, est une fiction comme toutes les lois (mais peut-être une fiction utilie). La Loi biblique dit : Tu ne tueras point, et ne prévoit aucune exception ; mais tout juif ou chrétien accepte qu'en temps de guerre cette loi-là est suspendue, qu'il est juste de tuer l'ennemi de son peuple, qu'il n'y a là aucun péché ; la guerre finie, les armes raccrochées, l'ancienne loi reprend son cours paisible, comme si l'interruption n'avait jamais eu lieu. Ainsi, pour un Allemant, être un bon Allemand signifie obéir aux lois et donc au Fürher : de moralité, il ne peut y en avoir d'autre, car rien ne saurait la fonder (et ce n'est pas un hasard siu les rares opposants au pouvoir furent en majorité des croyants : ils conservaient une autre référence morale, ils pouvaient arbitrer le Bien et le Mal selon un autre référent que le Fürher, et Dieu leur servait de point d'appui pour trahir leur chef et leur pays : sans Dieu, cela leur aurait été impossible, car où puiser la justification ? Quel homme seul, de sa propre volonté, peut trancher et dire, Ceci est bien, cela est mal ? Quelle démesure ce serait, et quel chaos aussi, si chacun s'avisait d'en faire de même : que chaque homme vive selon sa Loi privée, aussi kantienne soit-elle, et nous voici de nouveau chez Hobbes). Si donc on souhaite juger les actions criminelles, c'est à toute l'Allemagne qu'il faut demander des comptes, et pas seulement aux Döll. Si Döll s'est retrouvé à Sobibor et son voisin non, c'est un hasard, et Döll n'est pas plus responsable que lui de Sobibor, car tous deux servent avec intégrité et dévotion le même pays, ce pays qui a créé Sobibor. Un soldat, lorsqu'il est envoyé au front, ne proteste pas ; non seulement il risque sa vie, mais on l'oblige à tuer, même s'il ne veut pas tuer; sa volonté abdique; s'il reste à son poste, c'est un homme vertueux, s'il fuit, c'est un déserteur, un traître. L'homme envoyé dans un camp de concentration, comme celui affecté à un Einsatzkommando ou à un bataillon de la police, la plupart du temps ne raisonne pas autrement : il sait, lui, que sa volonté n'y est pour rien et que le hasard seul fait de lui un assassin plutôt qu'un héros, ou un mort. Ou bien il faudrait considérer ces choses d'un point de vue moral non plus judéo-chrétien (ou séculaire et démocratique, ce qui revient strictement au même), mais grec : les Grecs, eux, faisaient une place au hasard dans les affaires des hommes (un hasard, il faut le dire, souvent déguisé en intervention des dieux), mais ils ne considéraient en aucune façon que la hasard diminuait leur responsabilité. Le crime se réfère à l'acte, non pas à la volonté. Œdipe, lorsqu'il tue son père, ne sait pas qu'il commet un parricide: tuer sur la route un étranger qui vous a insulté, pour la conscience et la loi grecques, est une action légitime, il n'y a là aucune faute ; mais cet homme, c'était Laërte, et l'ignorance ne change rien au crime : et cela, Œdipe le reconnaît, et lorsqu'enfin il apprend la vérité, il choisit lui-même sa punition, et se l'inflige. Le lien entre volonté et crime est une notion chrétienne, qui persiste dans le droit moderne : la loi pénale, par exemple, considère l'homicide involontaire ou négligent comme un crime, mais moindre que l'homicide prémédité ; il en va de même pour le concepts qui atténuent la responsabilité en cas de folie ; et le XIX° siècle a achevé d'arrimer la notion de crime à celle de l'anormal. Pour les Grecs, peu importe si Héraclès abat ses enfants dans un accès de folie, ou si Œdipe tue son père par accident : cela ne change rien, c'est un crime, ils sont coupables ; on peut les plaindre, mais on ne peut pas les absoudre -- et cela même si souvent leur punition revient aux Dieu, et non pas aux hommes. Dans cette optique, le principe des procès de l'après-guerre, qui jugeaient les hommes pour leurs actions concrètes, sans prendre en compte le hasard, était juste ; mais on s'y est pris maladroitement ; jugés par des étrangers, dont ils niaient les valeurs ( tout en leur reconnaissant les droits du vainqueur), les Allemands pouvaient se sentir déchargés de ce fardeau, et donc innoçents : comme celui qui n'était pas jugé considérait celui qui l'était comme une victime de la malchance, il l'absolvait, et du même coup, s'absolvait lui-même ; et celui qui croupissait dans une géôle anglaise, ou un goulag russe, faisait de même. mais pouvait-il en être autrement ? Comment, pour un homme ordinaire, une chose peut-elle être juste un jour, et un crime le lendemain ? Les hommes ont besoin d'être guidés, ce n'est pas leur faute. Ce sont des questions complexes et il n'y a pas de réponse simple. La Loi, qui sait où elle se trouve ? Chacun doit la chercher, mais cela est difficile, et il est normal de se plier au consensus commun. Tout le monde ne peut pas être un législateur.

Les Bienveillantes, Jonathan Littell

par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 14 août 2007
Coup de coeur dans une librairie parisienne du VI° arrondissement, spécialisée dans la photographie. J'y ai découvert le livre de Gregory Crewdson, photographe américain né en 1962 et dont l'oeuvre est visiblement encore peu connue en France. Fils d'un psychanalyste, le jeune Crewdson avait comme hobby (bien compréhensible) d'écouter à la porte du cabinet paternel. C'est ainsi qu'il y découvre les névroses de la middle class américaine, ses obsessions, ses peurs, ses fantasmes... Ce que l'enfant a entendu, le photographe le met en scène, dans un univers léché et cinématographique, qui évoque American Beauty et David Lynch, où la vie quotidienne est gangrénée par une angoisse latente, un fantastique kitsch souvent révélés par la nuit, territoire propice à toutes les dérives de l'esprit.

Au coeur des pelouses au vert tendre, des rues agencées et de parfaites petites maisons, la peinture sociale se fissure, les apparences cèdent : des rayons célestes viennent troubler le microcosme résidentiel, les fenêtres et vérandas plongées dans la pénombres révèlent les mères dénudées ou en nuisette, le regard perdu dans le vide de leur existence; parfois un père dévoré par une nature omniprésente, excessivement fleurie, reprenant ses droits sur le bitume. Dans ces scènes où la lumière est d'une beauté sidérante, le fantastique rôde : le corps d'une mère flotte paisiblement dans un salon inondé, le bus scolaire est déserté sur un gazon, des enfants errants tout autour...

"La photographie mieux que tout autre image a de tels effets : elle insinue dans l’évidence perceptive le trouble de la pensée qui fait douter de la frontière entre le réel ordinaire et le fantastique ou le surnaturel. Art du récit, dans ce cas, elle parvient à produire, plus que le cinéma, le conflit insoluble entre l’évidence indiscutable de la chose vue dont la réfutation est de ce fait impraticable et l’incrédulité radicale de l’improbable absolu. D’où l’effet de sidération que produisent ces narrations cumulées, ces récits de catastrophes prétérites, où, par l’effort prodigieux d’une technique sans faille, la jointure entre les deux spectacles (le familier et l’étrange) est effacée, indiscernable. L’évident devient suspect et l’impossible crédible. D’où la sidération, augmentée encore par scénographie grandiose qui paysagise le petit drame social dans l’espace infini de l’imaginaire tourmenté et crépusculaire. Le photographe, à sa façon, effectue la révolution platonicienne, la conversion qui libère les prisonniers de la caverne phénoménale du visible. Mais, au lieu de les entraîner enfin vers la contemplation suprême et sereine des essences, elle les plonge dans les tourments morbides de leur psychisme malmené. Elle les aveugle."

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par Jeb publié dans : Photographie
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Mercredi 8 août 2007
Sculpteur australien hyperréaliste né à Melbourne en 1958, Ron Mueck a grandi auprès d'un père concepteur de jouets de bois et d'une mère qui fabriquait des poupées de chiffon. Très tôt, le petit Mueck s'adonne à son passe-temps fravori : construire des personnages avec les matériaux qu'il trouve à sa disposition ; ce qu'il continue de faire à ce jour, selon son propre aveu.
D'abord marionnettiste pour le cinéma, puis fondateur d'une entreprise publicitaire, son entrée dans l'art est relativement tardive. C'est en 1996, à la demande de sa belle mère, Paula Rego, elle-même peintre, qu'il réalise pour la première fois de petits personnages accompagnant un de ses tableaux. L'année suivante, Mueck créé l'événement à la Royal Academy of Arts avec son oeuvre Dead Dad, représentation du cadavre de son père réduit aux deux tiers. En 2001, il présente à Vienne Le Garçon, ouvrage de 5 mètres de haut. Le succès est immédiat.
Le travail de Ron Mueck ne peut laisser indifférent, tant il repousse et fascine. Le corps humain y est reproduit avec une exactitude étonnante, à base de sylicone, de résine de polyesther et de peinture à l'huile, et la monstruosité se dégage souvent de ce réalisme qui confronte le spectateur à des êtres figés mais qui semblent bel et bien vivants. Pour ajouter au malaise que peuvent susciter les sculptures de Mueck, l'artiste joue sur les proportions. Ses géants sont particulièrement édifiants (voir le nouveau-né) et cette démesure est à elle seule une part de la monstruosité des personnages. Difformité qui renvoie inévitablement à celle des hommes et donc des spectateurs.
Qu'il représente son propre visage, une femme en couches, ou deux vieillardes, ce n'est jamais dans la physionomie du sujet que l'anomalie se lit, (même si on comprend l'attrait de Mueck pour les corps atteints, les regards torturés), seules les proportions donnent véritablement la sensation d'une d'obscénité, que les personnages soient réduits ou agrandis. Ainsi, la figure sacrée du père est terrassée par la mort, le corps rétréci n'est plus qu'un object loin de la stature d'antan, l'enfant qui vient au monde n'est pas une vie fragile et émouvante mais un monstre aussi disproportionné que son appétit d'existence. L'essence des personnages, ainsi révélée, nous pose comme voyeur de notre propre condition.

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par Jeb
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