Je marche dans Delhi nageant dans son jus, dans ses
salives, dans ses humeurs : un corps, une chair, un flair, des sens et puis plus rien. Ici, je comprends à quel point les exigences du corps sont souveraines. Les hommes et les femmes et les
enfants, accumulés comme le sédiment d'une marée trop longtemps retirée, le savent, eux : que la vie est simple dès lors qu'il s'agit de vivre l'instant présent et l'instant d'après sans mourir
d'épuisement.Non, je ne savais pas, en venant ici, que je rencontrerais à la fois la musique et le goût des femmes.
Peut-on renaître autre ? Transformation dans tous les sens, jusqu'au plus vif de soi ? Peut-être ai-je réussi à me tuer là-bas, alors que je pensais n'en avoir fait que la tentative ?
Ombre hybride arpentant les trottoirs, je suis une femme, à la trace. Pour elle sans doute, pour elle, dont la saveur hantée me demeurera jusqu'au bout de l'incertitude, la plus grande de toutes, oui, j'oserai revenir.
Tout est devenu simple. Vivre l'instant présent et l'instant d'après. M'appliquer à respirer chaque particule de mazout et de benzène qui écorche l'air ; former le pas prochain, prenant conscience du travail insensé des muscles et des organes et du cerveau pour l'accomplir ; tendre mes sens vers tout ce qui les assaille et les usurpe, tandis que le seul sens qui soit véritablement à moi reste inassouvi. (Le désir).
Delhi m'assaille comme des vagues qui me suivent sans cesse, toujours brisées contre les écueils des hommes qui y naviguent. Au creux des vagues, au centre de leur violence, se situe la musique : un alaap -- ce phrasé purement mélodique qui démarre le morceau -- se déroule. Sans percussion les notes s'égrènent. J'ai appris à aimer cette lenteur. Je n'attends pas, comme avant, que la partie rythmique commence. Non, aujourd'hui, c'est ce que j'aime le plus. La découverte d'un corps harmonieux qui, lentement, se dénude. Il se délivre de ses parures, de ses vêtements, de sa peau. Seulement là, il est prêt à être ainsi saisi et ravi. Sans l'étai du tabla, le raga, livide, liquide, ondoie comme les courbes du corps et s'effrite pour livrer au regard de longs pans de silence.
Prendre le temps du désir. Chercher les creux, les obscurs, les infractuosités. Déranger les lisses sonorités d'une peau à peine touchée. Troubler l'eau trouble, et la troubler encore, jusqu'à ce qu'elle ne reflète plus rien d'autre que la violence.
Depuis que je suis ici, je vis et rêve en musique. Les mélodies me défont et me reconstruisent. Mais ce n'est pas une musique apaisante. Au contraire, elle s'obstine à fouiller les gravats de cette guerre qui a eu lieu en moi il y a longtemps et que j'ai perdue.
Je place mon index sur le mirzab, ce petit objet de fer avec lequel on pince les cordes du sitar. Je le serre autant que je le peux. Je ne l'enlève plus. Je vis avec jusqu'à ce que le fil de fer entaille mon doigt qui saigne, guérit, puis saigne de nouveau, formant une croûte que j'enlèverai pour voir la chair nue au-dessous. Parfois, un pus rosâtre en sort. Parfois, c'est un sang noir entrelacé de caillots, comme des humeurs sorties tout droit des ténèbres mensuelles. Je ne peux pas jouer, mais je peux donner de ma personne. Donner en allant bien au-delà de la soif, dans un monde de nuits rageuses et engorgées. C'est presque aussi bon.
Indian Tango, Ananda Devi
Réjouissez-vous, braves gens, le petit bijou posthume de
Gabrielle Wittkop, "Chaque jour est un arbre qui tombe" (ed. Verticales), paraîtra en Folio le 1er décembre 2007. Sublime roman, texte vivier, œuvre maîtresse et atypique, s'il ne fallait en
garder qu'un, ce serait pour moi celui-ci.
J'ai le plaisir de vous annoncer que mon premier roman paraîtra aux éditions Gallimard, dans la collection Blanche en septembre 2008. 





