Mercredi 12 décembre 2007
C'est les fêtes, et Taschen nous gâte !  C'est en errant dans les rayons de la FNAC que j'ai trouvé, dans un recoin presque obscur, ce livre consacré au photographe Sebastiao Salgado. Il m'a suffit de feuilleter quelques pages d'Africa avant de fuir vers les caisses, l'ouvrage sous le bras, heureux comme un gosse devant le sapin de Noël. Pour ceux qui, comme moi, méconnaissent son œuvre ou en ignorent carrément l'existence, il est urgent de combler nos lacunes.

Photographe brésilien engagé, Salgado a été élu ambassadeur de l'UNICEF en 2001. Il n'a pourtant pas toujours fait l'unanimité et des personnes (forcément mal intentionnées) l'ont accusé de commercialiser la misère humaine en cherchant le beau dans des situations dramatiques.

Oublions ces vilains jaloux. Oui, les photos de Salgado sont belles. Époustouflantes même. Ses portraits sont d'une puissance peu commune, ses paysages n'ont rien à envier aux tableaux des grands maîtres. Pour autant, rien n'est masqué, la misère est là, dans les camps de réfugiés, les bidonvilles de l'Est, le dénuement de l'homme bien palpable ; la beauté est tirée hors de ses sentiers battus. Le défi de Salgado, c'est aussi de rendre justice à l'Afrique, continent de tous les contrastes, de toutes les couleurs, par le noir et blanc. Malheureusement les photos que l'on trouve sur le Net ne sont pas les meilleures à mon goût. Le petit format ne leur rend pas justice. Vous l'avez compris, votre devoir est d'aller acheter ce bijou ! Dans l'attente, place à quelques clichés:

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par Jeb publié dans : Photographie
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Lundi 19 novembre 2007
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Capturer, collectionner les insectes qui vivent dans les dunes, l'homme n'avait pas d'autre intention.
    Les insectes des sables, sans doute, sont de bien petite taille, et de couleur bien peu voyante. Mais l'homme était, jusqu'à la manie, collectionneur accompli; et ce n'était, certes, ni aux papillons, ni aux libellules, ni à quoi que ce fût d'aussi décoratif qu'il se trouvait enclin à accorder le moindre regard. Ce à quoi visent les maniaques de ce genre, ce n'est pas, en effet, à orner de brillante manière leur boîte de spécimens; pas d'avantage ne cherchent-ils à classer pour classer; et moins encore, il va sans dire, à trouver tels éléments susceptibles d'entrer dans la composition des remèdes de la médecine chinoise. Non. À rechercher les insectes, il y a véritablement plaisir plus ingénu et plus direct : c'est l'ambition d'être celui qui a découvert une espèce. Que le hasard accorde seulement à l'entomologiste de rencontrer ne fût-ce qu'un seul insecte jusque-là inconnu : alors, à la suite d'un interminable nom scientifique latin, écrit en italiques, son nom à lui prend place dans le Grand Répertoire illustré de l'univers des insectes ; et, pour une semi-éternité, l'un et l'autre demeureront là unis : dût-il emprunter à un insecte sa forme et se voir, à travers le temps, durer dans la mémoire des hommes, et faire de cette vision la récompense de ses efforts, la caution de son succès.
    Or, sa plus sûre chance de réussite, l'entomologiste ne la courrait-il point à se cantonner dans l'exclusive compagnie des tout petits insectes, de ceux qui, sans trop attirer le regard, n'en sont pas moins d'une infinie variété ? C'est dans cette conviction que l'homme, après d'autres chercheurs, en était venu pour un long temps à fouiller des yeux l'ordre qui répugne le plus aux hommes, celui des diptères, et, entre autres, la famille des mouches, bien que, d'un accord quasi unanime, on n'eût encore, au Japon, qualifié de rares que huit espèces de mouches seulement. C'était trop peu; mais selon toute vraisemblance, cette restriction s'expliquait par le fait que le milieu où vivent les mouches est trop proche de notre milieu humain.
    Que ne s'était-il pas, dès le début, appliqué à observer de près ce milieu où vivent les mouches : comme il y eût gagné ! Car enfin, lui était-il apparu, l'expliquation du grand nombre de leurs variétés ne pouvait-elle résider tout simplement dans la seule puissance de leur faculté d'adaptation ? D'avoir fait cette découverte, il avait sauté de joie :
  
  "Pas aberrante mon hypothèse, s'était-il dit. Et si, précisément, c'était cette faculté d'adaptation, si forte chez la mouche, qui faisait que, dans tel milieu défavorable où d'autres insectes ne peuvent vivre, là-même, la mouche quant à elle pût subsister sans la moindre gêne ? Et pourquoi pas jusque dans un milieu où la mort éteint toute autre vie, jusque dans un désert par exemple ?"
    C'est du jour qu'il avait ainsi raisonné qu'il avait commencé de s'intéresser au sable : et les résultats ne s'étaient point faits attendre. Un beau jour, dans le lit desséché d'une rivière proche de sa maison, il avait découvert un tout petit insecte couleur rose clair, fort ressemblant, dans l'ordre des coléoptères, au carabe de l'espèce niwa-hamyô, cette cicindèle de jardin dont le nom scientifique est Cicendela japonica Motschulsky. Bien sûr, chez ces cicindèles de jardin, les espèces sont nombreuses, qui diffèrent en couleur et en dessin : la chose est bien connue. Mais si l'on centre l'observation sur la conformation des pattes antérieures, l'affaire est autrement sérieuse. Car les pattes
antérieures des coléoptères sont, pour la classification, critère essentiel : là, toute différence de conformation dénonce une différence d'espèce. Or, chez l'insecte qui s'était offert à ses yeux, il s'était trouvé que la deuxième articulation des pattes antérieures comportait une caractéristique en vérité fort frappante.
    D'ordinaire, les pattes antérieures des cicindèles se présentent comme éminemment mobiles, noires et fines; tandis que les pattes antérieures de son insecte à lui étaient comme épaissement gainées, dodues et de couleur jaune. Il se pouvait, certes, qu'elles fussent enduites de pollen. Mais, dans ce cas, pour que le pollen put adhérer et se fixer, il fallait bien, sur les pattes, un quelconque appareil, quelque chose comme des poils, peut-être ! Une étude sérieuse était là requise, car si son observation s'avérait exempte de toute erreur, quelle immense découverte allait en résulter !
    Mais voilà : il avait, chose navrante, laissé l'insecte s'enfuir. Un peu trop d'excitation de sa part, sans doute. Mais surtout, n'avait-elle pas eu, cette garce de cicindèle, une si drôle manière à elle de voler, et si terriblement trompeuse ! Elle volait un brin, semblait vraiment vous dire Allons, attrape-moi, voyons, qu'attends-tu ? faisait volte-face, vous attendait. On l'approchait en confiance : elle s'envolait de nouveau, faisait volte-face une nouvelle fois, attendait encore... En fin de compte, s'étant sans merci joué de lui, elle s'était évanouie dans une touffe d'herbe.
    Si bien que, des deux, c'était l'homme qui était resté le vrai, l'entier captif de la cicindèle-de-jardin-dont-les-pattes-de-devant-étaient-jaunes.

La femme des sables, Kôbô Abé
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 8 novembre 2007
ProjetFolioChaqueJour.jpg    Voici le tant attendu visuel du chef d'œuvre posthume de Gabrielle Wittkop, "Chaque jour est un arbre qui tombe" qui paraîtra au mois de décembre en Folio.

    La nouvelle est annoncée sur le blog de Nikola Delescluse consacré à Gabrielle. Je regrette un peu le manque de couleurs et le choix de cet arbre aux racines surgissant d'un sol aride, désertique... Gabrielle aimait les couleurs chaudes, l'idée d'une terre grasse, fertile, nouricière, qui donne et reprend. Mais le titre est à lui seul si beau qu'il pourrait se passer de photo.

    Quant au texte, vous savez tout le bien que j'en pense, il est sans conteste un de mes romans de chevet et l'un des plus beaux titres du catalogue des éditions Verticales. J'attends sa parution en poche avec une grande impatience.

Source
: blog.gabrielle-wittkop.fr/post/2007/11/08/Visuel-du-Folio
par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 6 novembre 2007


I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !


Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 26 octobre 2007
nacktewahrheit-schiele-sitzenderakt-sm.jpg    Enfin ! Il ne fallait pas désespérer, mon roman a trouvé son titre. J'étais un peu inquiété par cette première page blanche. J'ai listé, rayé, cogité... Il me fallait quelque chose de pertinent, d'accrocheur, qui soit à la fois fidèle au livre et connoté XVIII°. Ce sera donc:
                   
Une éducation libertine

    J'aime assez le clin d'œil à Flaubert ou aux Liaisons dangereuses qui reste mon livre de chevet indétrôné. Espérons qu'il plaira aussi aux lecteurs. Difficile pour un premier roman de se faire une place à la rentrée littéraire...
    À ce propos, je lis qu'un groupe de statisticiens a mené une étude sur 54 ans de box-office littéraire pour conclure qu'un succès nécessite un titre qui soit métaphorique, dont le premier mot soit un pronom, un verbe, un adjectif ou une formule de salutation ; dont la structure grammaticale est caractérisée par la forme possessive d'un nom, par un nom, un adjectif épithète ou la formule "Le...de..." L'étude serait pertinente à 70 %... Ca me laisse 30 % de marge...

Source:www.elbakin.net/fantasy/news/941-De-Limportance-Du-Choix-Dun-Titre-De-Roman
Illustration : autoportrait d'Egon Schiele

par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 25 octobre 2007
   
 
41HJQ2PEP6L.-SS500-.jpgJe viens de voir sur Bibliobs qu'un roman inédit de Vita  Sackville-West , "Plus jamais d'invités !"  (paru sous le titre original "Easter party" ... no comment) sort aux éditions Autrement. Frédéric Vitoux parle d'une traduction approximative et d'une construction dramatique très classique : le bonhomme n'a pas l'air transcendé.

    Je ne l'ai pas lu, je l'achèterai peut-être par curiosité et je vous en reparlerai plus tard. Toujours est-il qu'entendre parler de Vita nous ramène nécessairement à Virginia, et que j'ai récemment lu "Quatre lettre cachées" que Woolf avait adressées à Sackville-West. L'éditeur Christian Bourgois nous les propose avec une présentation assez alléchante : "À la portée de tous, elles étaient néanmoins dissimulées dans un tiroir secret. Ce n'est que récemment, lors d'un séjour au château de Vita Sackwille-West à Sissinghurst, qu'une étudiante particulièrement zélée et passionnée a exhumé ces quatre lettres écrites de la main de Virginia Woolf à son amie et amante. Inédites avant 1992, ces missives offrent aux admirateurs de Woolf un élément de plus dans la connaissance de l'univers intime de l'écrivain. On y retrouve sa liberté de ton dans ses conseils d'écriture, ses anecdotes domestiques et ses fausses scènes de jalousie."

   Les amours saphiques de Virginia ont fait couler de l'encre, souvent assez injustement ou avec quelques racourcis douteux. Merci Christian Bourgois pour cet excellent exemple ! Ces lettres n'ont pas le moindre intérêt. Je conçois parfaitement qu'il puisse être intéressant de lire la correspondance d'un auteur, fût-elle privée et cachée, mais surtout lorsqu'elle doit mettre en lumière l'œuvre de l'auteur et non combler une forme de voyeurisme. Le très avisé "Matricule des Anges" y voit "quatre modèles de son style fébrile et de son attention constante à ces "myriades de sensations" qui furent l'obsession majeure de son écriture". Why not... Je suis déjà sceptique sur la pertinence d'une publication de 4 lettres sorties de tout un contexte biographique, mais force est de constater que ces lettres-là ne sont pas ce qu'il y a de plus époustouflant dans les écrits de Virginia Woolf. Ces quelques détails domestiques étaient-ils nécessaires à la compréhension du personnage ?

    Alors, bien sûr, ce qui attire, c'est la relation qui s'est tissée entre ces deux intellectuelles. Mais nous n'en avons ici qu'un aperçu réducteur, comme sont souvent réductrices ou un peu pathétiques les expressions de l'amour contrarié par l'absence ou l'indifférence. Ici, quelques remarques incisives, un post-scriptum jaloux, la belle affaire ! Vous l'aurez compris, ces quatre lettres étaient à mon avis bien mieux dans leur tiroir. Mieux vaut se référer à la très belle et très pertinente biographie par Hermione Lee : Virginia Woolf ou l'aventure intérieure, parue chez Autrement.
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 18 octobre 2007
    guichard-jean-phare-du-four-bretagne-8400293.jpg

Je voulais justifier ce long extrait de Woolf par une petite intro qui vous donnera peut-être envie d'aller au bout de ces lignes. D'abord pour cette écriture déroutante, à mi-chemin entre Proust et Faulkner (c'est rassurant de comparer à ce qui a été fait ou était à faire), alambiquée ou scandée. Aimer Virginia Woolf ne s'est pas imposé à moi, elle est de ces auteurs dont il faut pénétrer l'univers pour apprendre à les aimer. Ensuite parce que cette écriture est le reflet même de la pensée, de ses fulgurances et de ses disgressions et qu'elle m'a enseigné ce que voulait dire "lire entre les lignes". Il est rare de lire des textes qui soient aussi sensoriels et parviennent à saisir ces "visions fragiles, illuminations fugaces, allumettes craquées à l'improviste dans le noir". Virginia Woolf incarne cette aptitude à écrire sur l'essence même de la vie, nue.


    Oh ! mais elle ne voulait surtout pas que James grandisse si peu que ce soit, ni Cam non plus. Ces deux-là, elle aurait voulu les garder à jamais tels quels, démons d'espièglerie et adorables petits anges, ne jamais les voir se transformer en monstres à longues jambes. Rien ne compensait cette perte. Quant elle lisait en cet instant à James : "et il y avait quantité de soldats qui battaient le tambour et sonnaient de la trompette", et que ses yeux s'assombrissaient, elle se disait : pourquoi fallait-il qu'ils grandissent  et perdent tout cela ? C'était le plus doué, le plus sensible de ses enfants. Mais tous, se dit-elle, étaient plein de promesses ; prue, un véritable ange avec ses frères et ses sœurs, et depuis quelque temps, le soir surtout, sa beauté vous coupait le souffle. Andrew -- même son mari reconnaissait qu'il avait un don extraordinaire pour les mathématiques. Et Nancy et Roger, deux vrais sauvageons à présent, qui passaient leurs journées à galoper dans la campagne. Quant à Rose, sa bouche était un peu grande, mais elle était merveilleusement adroite de ses mains. Quand on jouait aux charades, c'était Rose qui faisait les costumes ; elle faisait tout ; elle aimait par-dessus tout disposer les tables, les fleurs, n'importe quoi. Ca l'ennuyait que Jasper tire sur les oiseaux ; mais ça ne durerait pas ; tous les enfants passaient par des phases. Pourquoi, se demanda-t-elle, appuyant son menton sur la tête de James, fallait-il qu'ils grandissent si vite ? Pourquoi fallait-ils qu'ils partent à l'école ? Elle aurait voulu avoir toujours un petit à la maison. Elle n'était jamais si heureuse que lorsqu'elle en portait un dans ses bras. Alors les gens pouvaient bien dire qu'elle était tyrannique, dominatrice, impérieuse, si cela leur faisait plaisir ; peu lui importait. Et, posant ses lèvres sur ses cheveux, elle pensa : il ne sera jamais aussi heureux, mais elle n'alla pas plus loin, se rappelant combien cela irritait son mari de l'entendre dire cela. Pourtant c'était vrai. Ils étaient plus heureux maintenant qu'ils ne le seraient de toute leur vie. Une dînette de dix pence faisait le bonheur de Cam pendant dans jours. Elle les entendait galoper et caqueter au-dessus de sa tête dès leur réveil. Ils se précipitaient tout excités dans le couloir. Soudain la porte s'ouvrait et les voilà qui entraient, frais comme des roses, les yeux écarquillés, bien réveillés, comme si ce petit tour à la salle à manger après le petit déjeuner, qu'ils faisaient chaque jour de leur vie, représentait pour eux un véritable événement ; et ainsi de suite, une chose après l'autre, tout le long du jour, jusqu'au moment où elle montait leur dire bonsoir, et les trouvait dans leurs petits lits comme des oiseaux pris au piège au milieu des cerises et des framboises, encore à inventer des histoires à propos d'une bêtise ou d'une autre -- quelque chose qu'ils avaient entendu, quelque chose qu'ils avaient ramassé dans le jardin. Ils avaient tous leurs petits trésors... Et donc elle redescendait et disait à son mari : Pourquoi faut-ils qu'ils grandissent et perdent tout cela ? Jamais plus ils ne seront aussi heureux. Et cela l'irritait. Pourquoi voir la vie sous un jour aussi sombre ? disait-il. Ce n'est pas raisonnable. En effet, chose curieuse, mais qu'elle croyait vraie, malgré toute sa mélancolie et tout son désespoir, il était plus heureux, plus confiant dans l'ensemble, qu'elle ne l'était. C'était peut-être ça. Il pouvait toujours se rabattre sur son travail. Non qu'elle-même fût "pessimiste", comme il l'en accusait. Simplement elle se disait : la vie -- et aussitôt un petit ruban de temps se présentait à ses yeux, ses cinquante années. Elle était là devant elle -- la vie. La vie, pensait-elle, mais n'allait pas au bout de sa pensée. Elle jetait un coup d'œil à la vie, car elle lui apparaissait alors assez clairement, quelque chose de réel, quelque chose d'intime, qu'elle ne partageait ni avec ses enfants ni avec son mari. Une sorte de transaction s'effectuait entre elles deux, la vie d'un côté et elle de l'autre, et chacune essayait toujours de l'emporter sur l'autre ; et il leur arrivait de parlementer (quand elle était assise toute seule) ; il y avait, se souvenait-elle, de grandes scènes de réconciliation ; mais curieusement, dans l'ensemble, il fallait bien reconnaître que cette chose qu'elle appelait la vie lui paraissait terrible, hostile, et prête à vous sauter à la gorge à la moindre occasion. Il y avait les problèmes éternels : la souffrance ; la mort ; les pauvres. Il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer, même ici. Et pourtant elle avait dit à tous ses enfants : Il faut faire face. À huit personne elle l'avait répété sans relâche (et la réparation de la serre coûterait cinquante livres). C'est pourquoi, sachant ce qui les attendait -- l'amour, l'ambition et l'angoisse de la sollitude dans des lieux sinistres -- elle se faisait souvent cette réflexion : Pourquoi fallait-il qu'ils grandissent et perdent tout cela ? Et aussitôt elle se disait, brandissant son épée face à la vie : Sottises que tout cela. Ils seront parfaitement heureux. (...) 

    "Alors il enfila son pantalon et partit en courant comme un fou" lut-elle. "Mais au dehors une violente tempête faisait rage et le vent soufflait si fort qu'il avait du mal à tenir debout ; arbres et maisons s'écroulaient, les montagnes tremblaient, les rochers dégringolaient  dans la mer, le ciel était noir comme de l'encre, et il y avait du tonerre et des éclairs, et la mer montait, avec des vagues noires aussi hautes que des tours d'église et des montagnes, et toutes couronnées d'écume blanche."
    Elle tourna la page ; il ne restait plus que quelques lignes ; elle allait donc terminer l'histoire, bien que pour James l'heure du coucher soit passée. Il se faisait tard. Elle le voyait au jour qui commençait à baisser dans le jardin ; et le blanchissement des fleurs joint à quelque chose de gris dans les feuilles suscita en elle un sentiment d'angoisse. Quant à le rattacher à un objet précis, elle en fut d'abord incapable. Puis elle se souvint. Paul, Minta et Andrew n'étaient pas rentrés. Elle tenta une fois encore de se représenter le petit groupe sur la terrasse devant la porte du  vestibule, les yeux levés vers le ciel. Andrew avait son havenau et son panier. Cela voulait dire qu'il allait attraper des crabes et autres bestioles. Cela voulait dire qu'il grimperait sur un rocher ; il serait surpris par la marée. Ou bien au retour, marchant en file indienne sur un des petits sentiers qui longent le bord de la falaise, l'un d'eux risquait de glisser. Il dégringolerait la pente avant de s'écraser en contrebas. Il commençait vraiment à faire nuit.
    Mais elle ne laissa pas sa voix s'altérer si peu que ce soit en terminant l'histoire, et ajouta, refermant le livre et prononçant les derniers mots comme si elle-même les avait inventés, les yeux dans ceux de James : "Et c'est là qu'ils continuent de vivre encore aujourd'hui."
    "Et c'est fini", dit-elle, et elle vit dans ses yeux, au fur et à mesure que s'y éteignait l'intérêt de l'histoire, quelque chose d'autre prendre sa place ; quelque chose de rêveur, de pâle, comme le reflet d'une lumière, qui aussitôt capta son regard émerveillé. Tournant la tête, elle regarda de l'autre côté de la baie et vit, bien sûr, rasant régulièrement les vagues, d'abord deux  traits brefs et puis un long trait continu, la lumière du Phare. Il venait d'être allumé.
    Dans un instant, il lui demanderait : "On va aller au Phare ?" Et elle serait obligée de répondre : "Non ; pas demain ; ton père dit que non". Heureusement, Mildred arriva à ce moment-là pour chercher les enfants, et le petit remue-ménage détourna leur attention. Mais il regarda plusieurs fois par-dessus son épaule en quittant la pièce dans les bras de Mildred, et elle était sûr qu'il pensait : demain on ne va pas au phare, ; et elle pensa : il s'en souviendra toute sa vie.

Vers le Phare, Viginia Woolf
par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 16 octobre 2007

XXIV

    À l'âge où la raison m'accable, pour être devenu un homme dont le poil est gris, il arrive, dans mes rêves, que je caresse des chiens morts.

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La chienne de ma vie, Claude Duneton
par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 10 octobre 2007
Image02.jpg     Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant... instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux ! Mais... qu'ont-ils donc mes doigts ? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail. Cependant, j'ai besoin d'écrire... C'est impossible ! Eh bien, je répète que j'ai besoin d'écrire ma pensée : j'ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle... Mais non, mais non, la plume reste inerte !... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l'éclair qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut... Il pleut toujours... Comme il pleut !... La foudre a éclaté... elle s'est abattue sur ma fenêtre entrouverte, et m'a étendu sur le carreau, frappé au front. Pauvre jeune homme ! ton visage était déjà assez maquillé par les rides précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outren de cette longue cicatrice sulfureuse ! (Je viens de supposer que la blessure est guérie, ce qui n'arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage et pourquoi la paralysie de  mes doigts ? Est-ce un avertissement d'en haut pour m'empêcher d'écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m'expose, en distillant la bave de ma bouche carrée ? Mais, cet orage ne m'a pas causé la crainte. Que m'importerait une légion d'orages ! Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir , si j'en juge sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable ; il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la  blessure a été le plus dangereuse : qu'un autre le félicite ! Mais, les orages attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel, à la figure de vipère, il a fallut que, non content d'avoir placé mon âme entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang  !... Mais, enfin, qui te dit quelque chose ? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au contraire, je te hais : pourquoi insistes-tu ? Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie ? Parle-moi franchement, comme à un ami : est-ce que tu ne doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de tes séraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule ? Quelle colère te prend ? Sache que, si tu me laissais vivre à l'abri de tes poursuites, ma reconnaissance t'appartiendrait. Allons, Sultan, avec ta langue, débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini : mon front étanché a été lavé avec de l'eau salée, et j'ai croisé des bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini : quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais enfin, c'est comme ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps, et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide ; laisse la parquet tel qu'il est ; tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer à boire car tu ne tarderais pas à vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil ; estime-toi nager dans le bonheur ; car tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours immenses, grâce aux globules que tu as descendus dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balais ; je voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends, n'est ce pas, que je n'en ai pas la force ? Remets tes pleurs dans leur fourreau ; sinon , je croirais que tu n'as pas le courage de contempler, avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée  par un supplice déjà perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir, comme elle doit le faire, tu les lui remettras ; mais, comme il a plu beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas qu'elle sorte de chez elle ; alors elle viendra demain matin. Si elle te demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de répondre. Oh ! que je suis faible ! N'importe, j'aurai cependant la force de soulever le porte-plume, et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il rapporté au Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui porte la foudre ? Je n'en persiste pas moins dans ma résolution d'écrire. Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma chambre respire le sang...

Chants de Maldoror, Lautréamont
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 4 octobre 2007
cri.jpgAvril 2004

  Il arrive que les ténèbres de l'écriture nous rattrapent.
    Ne me demandez pas comment ni pourquoi. Je le sais, voilà tout. Je sais que les mots que nous écrivons se hasardent parfois à franchir la barrière entre imaginaire et réalité et nous éclatent alors à la figure. Je sais que, à force de plonger le visage dans la boue, on finit par en ressortir maculé. Mais, sortant la langue pour la lécher, on prend goût à sa noirceur sanglante. Le pas, alors, est fait. On va volontairement vers ce qui nous inspire et nous fascine, vers ce qui nous happe et nous mutile. Et un jour, la réalité nous dit : vous êtes allés trop loin.
    Peut-on aller trop loin ? Tous peuvent un jour voir se déchirer la membrane qui sépare l'homme et l'écrivain. La rage des mots et des images, leur horreur et leur beauté finissent par les envahir si fortement qu'ils poussent un cri d'homme, oubliant qu'ils ont usage de tout traduire par le biais de l'esprit. Levant les yeux et voyant l'objet de leur haine ou de leur passion, ils oublient que tout à l'heure ils étaient dans un livre : ils ne savent plus faire la différence. Ils ont si peu jugé les monstres nés de leur imagination qu'ils ne peuvent plus juger celui qu'ils sont devenus.
   
Nous ne nous méfions jamais assez de nous-mêmes. Nous nous croyons à l'abri, tandis que nous suivons nos chemins de perversité aussi loin que nous le souhaitons. Il n'en est rien. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi ce sont ces chemins-là que nous suivons. La raison ostensible est que nous explorons les détours obscurs et inavouables de l'âme humaine, que nous mettons à nu la faiblesse et sa violence pour mettre l'homme en garde contre lui-même. Mais est-ce bien cela ? Sous cette rationalité pleine de bons sentiments, n'y a-t-il pas une envie cachée de toucher à ces escarres, à ces plaies ouvertes, d'aller à la recherche de nos propres ténèbres ? Pourquoi ne pas avouer notre fascination pour toute cette noirceur, notre pacte faustien avec quelque chose de plus fort que nous et qui nous conduit à entrer dans la peau des monstres ? Ce serait là le moyen le plus commode et le plus sûr de laisser libre cours à nos pulsions tout en nous donnant le beau rôle de messager de l'ombre. C'est ainsi que j'aurais passé tant de temps à décrire des amours dénaturées, à oser toute sorte de transgressions, à regarder des filles de quinze ans avec les yeux troubles d'un adulte à l'innocence peut-être mensongère, à faire naître des enfants dans des poubelles et à faire mourir des adolescentes dans des poubelles, à me mettre dans la peau d'une prostituée avide des expériences de la chair, à vouloir à tout prix tenter -- c'est le cas de le dire -- le diable ?

Indian Tango, Ananda Devi

par Jeb publié dans : Littérature
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