Au crépuscule, dans notre uniforme bleu de cobalt avec notre bonnet, bleu de cobalt lui aussi, mais rayé d'indigo, bien enfoncé sur le crâne, nous traversions la
cour de la maison de redressement, plongés dans la pénombre, puis marchions jusqu'au pied d'un mur en béton élevé, parsemé de taches couleur sang.
En plein été, nous plaquions le dos au mur, pour rappeler à nos corps le souvenir des violents rayons du jour sur le point de s'estomper dans la première fraîcheur de la nuit.
En hiver, nous frottions ce dos malingre et pauvre en muscles à la base du mur, pour nous protéger du vent du nord vigoureux qui gerçait nos doigts, rendus plus vulnérables à la nécrose sous
l'effet de la teinture utilisée dans l'atelier.
La tombée de la nuit était, pour nous, un court laps de temps extrêmement précieux. C'était l'unique occasion de nous dépouiller de la totalité des innombrables règlements et
lois de l'établissement, qui nous entravaient comme une fine poussière collée à nos corps : cela se présentait au crépuscule, en toute saison qui suivait son cours comme une rivière.
Tout ce que nous avions à faire dans ces moments crépusculaires, c'était de rester silencieux. Les aînés attiraient près d'eux, chacun, le garçon qui lui servait de
maîtresse; tandis que ceux qui ne possédaient ni ce pouvoir-là ni une nuque assez tendre pour être une maîtresse s'assemblaient en silence, debout le dos contre le mur au grain râpeux et maculé
de traces de mains graisseuses, ou accroupis, les genoux serrés entre les bras, sur un sol si aride que pas le moindre bourgeon n'y apparaissait : rien d'autre n'était exigé de nous au
crépuscule.
Le directeur nous avait accordé ce temps libre au crépuscule, comme occasion de nous repentir de nos "crimes". Mais nous qui avions le cou lisse et onduleux et un sexe aussi
menu qu'un brin d'herbe, facilement congestionné, nous qui avions été arrêtés et fondus dans le moule criminel, avant même que notre forfait ne se retourne contre nous-mêmes avec le poids de
l'événement, de quel crime pouvions-nous nous reprentir ?
Nous, qui avions en moyenne quatorze ans et n'étions alors que des enfants, nous contemplions le sol de la cour qui prenait lentement une teinte brunâtre et nous tâchions de
découvrir, tel un chasseur d'oiseaux, le "crime" qui se tapissait les ailes ramassées. Nous le cherchions jusque dans les replis de notre corps, sur la peau, sous les ongles. Comme nous étions
dans l'annexe provisoire, destinée à isoler les plus agités, il était possible, comme le directeur et les éducateurs brutaux n'avaient cessé de nous l'asséner, que nous ayons été couverts
du duvet invisible du "crime", et peut-être même jusque dans les moindres recoins de nos entrailles. Mais nous n'avions pas envie de nous approprier nos "crimes" comme un bien, au même titre que
nos pantalons ou nos chaussures. À la place, seuls les châtiments nous assaillaient en meute, nous encerclaient, afin de nous couper de l'extérieur.
Parfois, un garçon récemment enfermé, exaspéré par la crainte d'être précipité dans une solitude angoissante, criait en agitant les bras et en bombant le torse :
"Je fréquentais des pédés. Mais j'ai eu un monstre pour client : la graisse et la vaseline ne suffisaient pas et il m'a cherché. Et comme j'avais sous la veste une boule de
plomb qui pendait..."
Notre indifférence agaçait le novice qui redoublait d'exaltation et des larmes roulaient tandis que nous l'encerclions en silence. Un des aînés agacé par son baratin le frappa,
mais sans réussir à le faire taire. Durant des jours, il continua à évoquer la cruauté de son geste et nous, toujours groupés autour de lui, nous regardions ses joues convulsives et ses yeux
crispés.
Un jour, soudain, ce garçon allait se taire. Son "crime" s'était disséminé parmi nous, s'était dilué et avait perdu toute sa fraîcheur : le cadavre de l'homme entre deux âges,
qu'il avait assommé et qui gisait, pantalon baissé, sur le sol de béton souillé de toilettes publiques, ne lui appartenait plus en propre et s'était déjà fondu dans un magma visqueux, étale et
immobile qui nous enveloppait tous. À ce moment-là, il était déjà conscient que nous partagions tout avec lui et qu'il ne lui restait rien d'exclusif. Et nous ne l'encerclions plus, puisqu'il
n'était plus un novice.
La nuit, nous étions ramenés dans le vaste dortoir où le plafond exagérément haut répercutait le moindre son avec pesanteur : dans son profond sommeil dû
à la fatigue, un garçon se tortillait en gémissant comme un petit animal qu'on étranglait. Le lendemain, les yeux rougis à cause de son sommeil agité, il nous raconta qu'il avait plongé la lame
d'un poignard dans le ventre gras d'une prostituée qui s'était moquée de son sexe et que le sang avait giclé de la plaie pareille à une rose.
Dès la nuit suivante, nous avons tous partagé en rêve cette prostituée pulpeuse et la plaie comme une rose sur son ventre blanc. Et puis ce cauchemar qui nouait la gorge et
oppressait la poitrine perdit en densité, se transformant en un rêve qui procurait suffisemment de plaisir même à ceux qui n'avaient jamais eu leurs jambes enlacées aux
cuisses froides d'une prostituée; Au bout d'un certain temps, ne restait plus qu'une légère aventure amoureuse. Lorsque cela se fut étendu à tout le dortoir de la maison de redressement,
personne, à commencer par ce garçon lui-même, ne transpirait ni ne tremblait à ce rêve.
Le ramier, in Le faste des morts, Kenzaburô Ôé