Quel auteur parlait de l'ascendance cyclique d'œuvres sur ses propres romans ? Il y a quelques temps, je titrais un article "Wittkop, noir
soleil". Aujourd'hui, la finalisation de mon roman est en cours chez mon éditeur et j'ai été contacté par une correctrice qui lisait, dans un train la ramenant à Paris, Les Rajahs
Blancs, de Gabrielle. Elle m'a parlé de son admiration pour ses œuvres, puis de ses relectures, il y a deux ans, des épreuves de Chaque jour est un arbre qui tombe, pour les
éditions Verticales. Il semble qu'Une éducation libertine soit placée sous une bonne étoile witkopienne.
Je garde les Rajahs blancs et Hemlock dans ma bibliothèque et repousse sans cesse leur lecture. Bien que mon petit doigt me dise qu'existent encore des
inédits, je sais que l'excitation de la découverte laissera place au plaisir nostalgique de la relecture. Je couve ces deux romans du regard, promesse d'un dernier voyage dans l'univers baroque
et luxuriant de Wittkop.
Un univers en enfante un autre : lorsque j'écris, un auteur devient une figure tutélaire, des chansons dessinent un contour sonore, des images éclipsent un monde au profit d'un
autre, mêlé de photos, de films, de souvenirs, de sensations. Jamais mon esprit n'est plus incisif qu'à l'instant de m'endormir, lorsque je balance entre la conscience et le sommeil. Les choses
m'apparaissent avec acuité ; ce sont souvent des réminiscences très sensorielles que j'ai le sentiment de pouvoir restituer avec fidélité. Peut-être est-ce cela, l'état d'écriture, une suspension
de la réalité, un no man's land psychique dans lequel idées et sens affluent et prennent chair, une dissolution de soi dans laquelle on convoque à loisir Woolf, Proust ou Wittkop, où le
temps est flexible et maléable, où l'on touche à la toute puissance d'un Dieu.
par Jeb
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Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.
Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
Rien.
Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,
je crois qu'il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n'est pas mort,
il avance pour l'éternité.
Mais qui en voudrait
sauf moi ?
Et moi, qu'il vienne celui qui me trouera la gueule
je l'attends.
Antonin ARTAUD, Textes écrits en 1947
par Jeb
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Dans le premier film de David Lynch, Eraserhead, le personnage principal a la charge d'un monstrueux bébé prématuré. Dans une scène cultissime, il cherche à
libérer l'avorton en découpant aux ciseaux le bandage qui maintient le petit corps difforme, débridant par la même occasion, alors qu'il voulait y mettre fin, ses fantasmes les plus sombres.
Nous sommes à la fin du mois de février, et toujours l'attente... J'ai enfin débuté mon second roman, avec la sensation de tenir cette fois le bon bout et l'excitation qui
accompagne l'inspiration débridée, une renaissance. Chaque personnage m'amène un peu plus loin d' Une éducation libertine, les fantômes refont surface, à la fois familiers et
polymorphes. Songer qu'un texte achève un démon, c'est se leurrer : le voici une fois de plus au détour d'une ligne, différent mais bel et bien présent, dans l'attente d'être cerné de mots,
enfermé de nouveau dans une boîte de Pandore.
À chacun son avorton et sa paire de ciseaux.
par Jeb
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