Jeudi 10 avril 2008
Avril, avril, avril et son ciel d'anthracite et son crachin froid et son vent monotone. J'écoute Bleu pétrole, de Bashung, et je crois n'avoir jamais autant aimé un de ses disques. Je termine le second tome de la Recherche ; sans que les émois du jeune Proust pour les fougueuses adolescentes de la promenade de Balbec ne me touchent. Sont-ce les codes de cette enfance bourgeoise qui me la font parfois trouver mièvre et désincarnée ? J'ai pourtant la fascination de l'écriture de Proust, de ce flot ininterrompu et sensitif, mais je voudrais qu'il fût né de la lie du peuple. J'attends sa délivrance et son émancipation, au fil d'une œuvre à la démesure d'une existence. Je ne la lis pas avec assiduité, mais je sais qu'elle m'accompagnera longtemps, des années sans doute. Je trouve à cette idée quelque réconfort. Comment écrit-on autant, avec une telle exigence, comment acquiert-on cette précision du mot et du ressouvenir ?

De mon texte, je voulais faire une chronique familiale, habitée par cette phrase du film de Daldry : A woman's whole life in a single day ; and in that day, her whole life. J'avance à tâtons, j'infiltre une famille qui n'est pas la mienne mais dont chaque membre est une parcelle de moi, je trace des cercles autour de la figure fantasmée du père, je trace un cercle, dont le diamètre décroît, un ouroboros. Je dessine à chaque strate des héritages. Y-a-t-il, dans nos vies, des jours qui les résument à eux seuls ? Des instants de quintessence existentielle ? Ou sont-ils toujours balayés par l'instant suivant, le jour d'après, ne laissant d'eux qu'un exercice littéraire ?

par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 4 avril 2008
    Quel auteur parlait de l'ascendance cyclique d'œuvres sur ses propres romans ? Il y a quelques temps, je titrais un article "Wittkop, noir soleil". Aujourd'hui, la finalisation de mon roman est en cours chez mon éditeur et j'ai été contacté par une correctrice qui lisait, dans un train la ramenant à Paris, Les Rajahs Blancs, de Gabrielle. Elle m'a parlé de son admiration pour ses œuvres, puis de ses relectures, il y a deux ans, des épreuves de Chaque jour est un arbre qui tombe, pour les éditions Verticales. Il semble qu'Une éducation libertine soit placée sous une bonne étoile witkopienne.
    Je garde les Rajahs blancs et Hemlock dans ma bibliothèque et repousse sans cesse leur lecture. Bien que mon petit doigt me dise qu'existent encore des inédits, je sais que l'excitation de la découverte laissera place au plaisir nostalgique de la relecture. Je couve ces deux romans du regard, promesse d'un dernier voyage dans l'univers baroque et luxuriant de Wittkop.
    Un univers en enfante un autre : lorsque j'écris, un auteur devient une figure tutélaire, des chansons dessinent un contour sonore, des images éclipsent un monde au profit d'un autre, mêlé de photos, de films, de souvenirs, de sensations. Jamais mon esprit n'est plus incisif qu'à l'instant de m'endormir, lorsque je balance entre la conscience et le sommeil. Les choses m'apparaissent avec acuité ; ce sont souvent des réminiscences très sensorielles que j'ai le sentiment de pouvoir restituer avec fidélité. Peut-être est-ce cela, l'état d'écriture, une suspension de la réalité, un no man's land psychique dans lequel idées et sens affluent et prennent chair, une dissolution de soi dans laquelle on convoque à loisir Woolf, Proust ou Wittkop, où le temps est flexible et maléable, où l'on touche à la toute puissance d'un Dieu.
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 4 avril 2008
Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.

Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
                         Rien.

Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,

je crois qu'il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n'est pas mort,
il avance pour l'éternité.

Mais qui en voudrait
sauf moi ?

Et moi, qu'il vienne celui qui me trouera la gueule
je l'attends.



Antonin ARTAUD, Textes écrits en 1947
par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 26 mars 2008

    Jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, lorsque j’écrivis Junky, j’avais une répugnance toute particulière pour le fait d’écrire, de coucher sur le papier mes pensées et mes sentiments. De temps à autre, je notais quelques phrases et puis je m’arrêtais là, écrasé par un dégoût et une vague horreur. À présent, écrire m’apparaît comme une nécessité absolue, et en même temps, j’ai l’impression d’avoir perdu mon talent et de ne rien pouvoir réussir, une impression comparable à la certitude physique d’être atteint d’une maladie que l’esprit tache d’éviter et de nier.

J’ai le sentiment de ne pouvoir, ou, à un niveau plus profond, de ne vouloir entamer mon œuvre véritable. Je me contente d’éluder le problème, de le contourner, de prendre des notes.

 

William S. Burroughs

par Jeb publié dans : Littérature
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Lundi 24 mars 2008
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    Rouler de jour et de nuit en voiture dans un paysage désert et étouffant confère un caractère érotique à l'univers qui s'insinue par les ouvertures jumelles des yeux. Des images lointaines qui pourraient tenir dans l'interstice entre mon pouce et mon index dégagent la même énergie brute qu'un gros plan. Voire plus. Au détour d'un virage, quatre cent mètres plus loin, je découvre une équipe de cantonniers parmi un désordre de terre retournée et d'énormes machines. Je vois la peau brunie d'hommes en short, torse nu ; je vois les bras et les côtes d'un homme caché dans l'obscurité d'une cabine de tracteur; je vois le dos courbé d'un homme brandissant une pioche à toute volée; je vois la peau pâle et blanche des aisselles et la tâche brune de poils humides d'un homme perché dans une grue au milieu des lignes téléphoniques et je sens naître une boule dans mon plexus solaire sous mon tee-shirt, la sensation croît, se répand dans ma poitrine telle une étrange fièvre, puis me prend à la gorge où sont réprimées de petites poches de son. Mon véhicule s'éloigne de la scène et je me retrouve à peupler les plaines arides, les collines et le ciel sans nuage de sensations tactiles et du goût de la chair. Je remplis les fossés d'histoires fugaces mais ardentes.

Au bord du gouffre, mémoires d'une désintégration, David Wojnarowicz.
Traduit de l'américain par Laurence Viallet.
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 21 mars 2008
      Voici le nouveau design du blog, j'espère qu'il vous séduira.
   Je profite de l'occasion d'un post dans cette période d'attente et d'écriture pour vous présenter deux clichés de David Wojnarowicz. Naît dans le New-Jersey en 1954, il fuit un climat familial violent pour le New-York underground où il découvre son homosexualité et survit d'une prostitution occasionnelle.
    Auteur, photographe, peintre, sculpteur, cinéaste, il se fait reconnaître du milieu artistique alternatif des années 80. Militant engagé pour les droits homosexuels, critique acerbe de la société américaine, il meurt du sida en 1992 et laisse derrière lui une oeuvre multiple et méconnue. Sa "Chronique des quais" est publiée aux éditions Désordres par Laurence Viallet, et "Au bord du gouffre : mémoires d'une désintégration" est disponible en 10/18, également traduit par L.Viallet.

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par Jeb publié dans : Photographie
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Vendredi 29 février 2008
Chers amis : en raison de la précarité de ma santé et de la terrible dépression sentimentale dont je souffre, ne pouvant plus continuer à écrire et à lutter pour la liberté de Cuba, je mets fin à mes jours. Ces dernières années, bien que me sentant très malade, j'ai pu terminer mon œuvre littéraire à laquelle j'avais travaillé durant près de trente ans. Je vous lègue donc en héritage toutes mes terreurs, mais aussi l'espoir que bientôt Cuba sera libre. Je me sens satisfait d'avoir pu contribuer, même modestement, au triomphe de cette liberté. Je mets fin à mes jours volontairement, car je ne peux continuer à travailler. Aucune des personnes qui m'entourent n'est impliquée dans cette décision. Il y a un seul responsable : Fidel Castro. La souffrance de l'exil, la douleur de l'expatriation, la solitude et les maladies que j'ai pu contracter en exil, je ne les aurais certainement pas subies si j'avais pu vivre en liberté dans mon pays.
    J'exhorte le peuple cubain de l'exil comme de l'île à continuer à lutter pour la liberté. Mon message n'est pas un message de défaite, mais de lutte et d'espérance. Cuba sera libre. Moi je le suis déjà.

Signé : Reinaldo Arenas.
Lettre à publier.

À l'heure ou Fidel Castro laisse sa place à son frère Raul, assurant ainsi son emprise sur Cuba par-delà son règne, j'ai pensé qu'il serait à propos de publier ici cette lettre d'adieu d'Arenas, auteur cubain phare, écrite alors qu'il mourait du sida, en exil à New-York.
par Jeb publié dans : Littérature
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Lundi 25 février 2008
    Dans le premier film de David Lynch, Eraserhead, le personnage principal a la charge d'un monstrueux bébé prématuré. Dans une scène cultissime, il cherche à libérer l'avorton en découpant aux ciseaux le bandage qui maintient le petit corps difforme, débridant par la même occasion, alors qu'il voulait y mettre fin, ses fantasmes les plus sombres.
    Nous sommes à la fin du mois de février, et toujours l'attente... J'ai enfin débuté mon second roman, avec la sensation de tenir cette fois le bon bout et l'excitation qui accompagne l'inspiration débridée, une renaissance. Chaque personnage m'amène un peu plus loin d' Une éducation libertine, les fantômes refont surface, à la fois familiers et polymorphes. Songer qu'un texte achève un démon, c'est se leurrer : le voici une fois de plus au détour d'une ligne, différent mais bel et bien présent, dans l'attente d'être cerné de mots, enfermé de nouveau dans une boîte de Pandore.
    À chacun son avorton et sa paire de ciseaux.
par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 19 février 2008
   
witkin1.jpgLes photographies de Witkin présentent des traits uniques. On ne peut pas se tromper. Elles sont immédiatement identifiées comme photos de Witkin. « Dans ces petits théâtres de l'abjection, les "acteurs", parés et disposés comme des sculptures devant des décors de toile peinte assument des rôles que le photographe leur a assigné dans des représentations classiques des excès érotiques» (E. Parry Janis). Lesdits "acteurs" sont vivants ou morts -- toujours difformes et infirmes (« J'ai toujours travaillé avec des gens différents de façon naturelle parce que j'en ai côtoyé dans ma famille (...) j'ai été élevé par ma grand-mère italienne qui était infirme alors j'ai une grande tendresse pour les infirmes»). Quelques titres indiquent une direction : Femme allaitant une anguille, Les Épreuves du Christ, Androgyne allaitant un fœtus, Vénus et Éros au Purgatoire, La Vénus de Canova, Le Baiser, Le Sauveur des primates, Hermaphrodite avec Christ, Torture du Pape en exil, Masque et organes génitaux coupés en guise de netsuke, Portrait d'un nain, Théâtre de mort, La beauté aux trois mamelons, Le jeune homme aux quatre bras, Homme sans jambes, Eunuque, Femme avec tête coupée, Cadavre au masque, Femme se masturbant sur la Lune... Ainsi, on y trouve des morceaux de corps, sortis moyennant finance des chambres froides de la morgue de Mexico City ( "l'école des cadavres"), disposés parmi des restes de repas, des fleurs et des fruits -- nouvelles natures mortes. On y voit des corps monstrueux, tels ceux apparus dans le film de Ted Browning, Freaks, dévêtus, des transsexuels préopératoires et des scènes masochistes ; mais également des dispositifs fétichistes. Les organes sexuels, enchâssés dans des rituels sophistiqués, sont souvent présents -- l'abjection revendiquée (matérialisée par le sale, le hideux, le sombre, l'ignoble, le violent, le pornographique, etc.) est toujours active.
    Formellement, on y repère, à partir des années 1970, un dialogue (ou pastiche ou réinterprêtation) permanent avec les grands maîtres de la peinture ( Goya, Géricault, Courbet, Rubens, Rembrandt, Bosch, Velàsquez, Titien, Botticielli, Poussin, Seurat, Picasso, Arcimboldo, etc.) ou de la photographie ( Sander, Marey, Nègre, Muybridge, Weegee, Arbus, Lartigue, etc.) -- le but est affirmé : "je renverse les références de l'histoire de l'art", dit-il dans un de ses meilleurs entretiens avec le photographe Frank Horvat en 1989. Certains commentateurs se servent de ces références cultivées (insistantes chez l'artiste) aux chef-d'œuvre historiques comme d'un alibi culturel. Au nom de ces citations, l'œuvre apparaît plus présentable, plus acceptable, mieux intégrable au champ bien-pensant de l'histoire des arts visuels. L'effet formel souvent se retourne contre : l'image est écrasée par un abus de citations poussé jusqu'au maniérisme stéréotypé. Le pastiche s'étiole.
    Un point clé pour aborder ces œuvres : Witkin n'attend pas que quelque chose advienne dans la réalité du monde ou des situations (c'est son refus de l'image documentaire) ; il provoque au contraire ce qui va faire pour lui une photo -- " je n'avais pas la patience d'attendre que les choses arrivent d'elles-mêmes". D'où cette énumération (qui n'exclut pas la pose esthétisante) de ce qu'il recherche et mettra volontairement en scène : "débiles, transsexuels avant opération, phénomènes de foire en activité ou à la retraite, personnes vivant comme des héros de bande déssinées..., individus dotés de queues, cornes, ailes, nageoires, griffes, pieds ou mains inversés, de membres éléphantesques..., individus possédant une garde-robe complète en caoutchouc..., collection privée d'instruments de torture, d'histoires d'amour, d'organes d'animaux, humains ou provenant de créatures étranges... Tout mythe vivant. Quiconque porte les stigmates du Christ. Êtres provenant d'autres planètes. Quiconque proclamant qu'il est Dieu. Dieu".

Hervé Castanet, "Joel-Peter Witkin, l'angélique et l'obscène".
Pour découvrir les clichés de Witkin :
www.baudoin-lebon.com/fiche-artiste.php
www.correnticalde.com/joelpeterwitkin/

par Jeb publié dans : Photographie
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Dimanche 17 février 2008
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    J'ai publié sur ce blog deux extraits du dernier roman d'Ananda Devi, Indian Tango, sans dire tout le bien que j'en pense. Cette œuvre forte, introspection littéraire, est à mon sens l'un des romans essentiels parus cette année. Elle me fait étrangement, profondément echo. L'écriture d'Ananda Devi se promène entre l'Inde, la France et l'ïle Maurice, avec une précision de scalpel, elle cisèle de petits bijoux envoûtants et vénéneux. Dans Avant la nuit, Areinas dit des écrivains qu'il est préférable de les lire que de les connaître (je paraphrase). Ananda Devi fait figure d'exception et la femme (si tant est qu'elle soit dissociable de l'auteur) a la profonde humilité de ses textes, le sens du partage et la dignité tragique dont certaines femmes, au croisement de plusieurs cultures, ont le secret. Son site web, que je vous présente en exclu (bande de veinards !) vous permettra de partir à la découverte de l'œuvre dense de celle qui avoue être habitée par "l'ange noir de l'écriture." Au gré des pages : textes inédits, scénario et, last but not least, les carnets que j'affectionne particulièrement. Rares sont les auteurs qui osent le partage avec leurs lecteurs, permettent de saisir, sur le vif, leur relation à l'écriture.

Extrait : “In me the wave rises. It swells”. Virginia, absolue, avec son regard effrayé, effrayant. Peur d’être soi. Peur de n’être que soi. En elle monte cette vague qui engendre les romans, et elle ne sait plus, qui d’elle ou des phrases dirige la plume, qui s’empare de l’océan pour l’apprivoiser, qui va vers lui pour se noyer. Elle est allée au phare, elle est allée aux vagues. Et enfin, avec des cailloux cousus à l’ourlet de sa robe, elle est allée à la rivière. Fin de partie. Mais quelques mots simples suffisent à dire combien elle acceptait les phrases, leur permettait de la traverser, puis les laissait partir, vêtus de leur propre sens. Elle, enflée de ses vagues tristes, retrouvait son regard d’enfant perdu. Virginia, éternelle enfant, sauf lorsqu’elle tenait la plume. Et de dire ainsi la nuit des houles, la nuit des lunes miroir, le tumulte, l’évidence, l’inévitable. Entre la naissance d’un écrivain et sa mort, il y a eu une vague.


par Jeb publié dans : Littérature
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