"Richard ! appelle Clarissa.
- Mrs Dalloway. Oh, Mrs Dalloway, c'est toi."
Elle se précipite dans l'autre pièce et trouve Richard en robe de chambre, perché sur le rebord de la fenêtre, qu'il chevauche, une de ses jambes décharnées encore dans l'appartement, tandis que
l'autre, qu'elle ne voit pas, pend à l'extérieur au-dessus de cinq étages.
"Richard, dit-elle sèchement, descends de là!
- Il fait si beau dehors, dit-il. Quelle journée !"
Il a l'air exalté et hagard, à la fois vieux et enfantin, à cheval sur l'appui de la fenêtre comme un épouvantail équestre, une statue de Giacometti dans un parc. Ses cheveux, par endroits, sont
plaqués sur son crâne; à d'autres, ils se dressent à angle droit. La jambe qui est encore à l'intérieur, nue jusqu'au miieu de la cuisse, bleuâtre, est squelettique en dépit de l'étonnante petite
boule du mollet attachée à l'os avec ténacité.
"Tu me terrifies, dit Clarissa. Je veux que tu cesses immédiatement ce jeu et que tu rentres. Tout de suite."
Elle s'avance vers lui, et il lève la jambe vers le rebord de la fenêtre. Seul le talon de son pied, une main, et une fesse décharnée restent en contact avec le bois délabré (...)
Richard dit: "J'ai avalé du Xanax et de la Ritaline. Un mélange épatant. Je me sens en pleine forme. J'ai relevé tous les stores, je voulais plus d'air et de lumière. J'ai eu du mal à grimper
là-dessus, tu peux me croire.
- Chéri, s'il te plaît, repose ta jambe par terre; Fais-le pour moi, veux-tu ?
- Je ne crois pas que je pourrai venir à ta réception, dit-il. Je suis navré.
- Tu n'y es pas obligé. Rien ne t'oblige à faire quoi que ce soit.
- Quelle journée ! Quelle superbe, superbe journée !"
Clarissa prend une profonde inspiration, puis une seconde. Elle est extraordinairement calme - elle sent qu'elle se comporte bien dans une situation difficile - mais en même temps elle se sent
lointaine, loin de cette pièce, comme si elle était témoin d'un événement qui a déjà eu lieu. Et qu'il s'agit d'un souvenir. Quelque chose en elle, quelque chose qui ressemble à une voix sans
être une voix, une certitude intérieure qui se confond presque avec les battements de son coeur, dit: Un jour j'ai trouvé Richard assis sur le rebord d'une fenêtre au cinquième étage.
Elle dit: "Descends de là. Je t'en prie"
Le visage de richard s'assombrit et se crispe, on dirait que Clarissa lui pose une question ardue. Son fauteuil vide, étalé en pleine vue dans la lumière du jour - le rembourrage qui fiche le
camp aux coutures, la mince serviette jaune sur l'assise bosselée de cercles rouillés -, pourrait être le symbole de l'absurdité, de la médiocrité de sa maladie fatale.
"Descends de là", ordonne Clarissa. Elle parle lentement et fort, comme si elle s'adressait à un étranger.
Richard hoche la tête et ne bouge pas. Sa tête ravagée, frappée par la lumière du jour, est minérale. sa chair est aussi ravinée, grêlée, creusée que les roches du désert.
Il dit: "Je ne sais pas si je pourrai les supporter. Tu sais, la réception, les cérémonies, et puis l'heure qui suivra, et l'heure qui viendra ensuite.
- Tu n'es pas obligé de venir à la réception. Tu n'es pas obligé d'assister à la cérémonie. Rien ne t'oblige à rien.
- Mais restent toujours les heures, n'est-ce pas ? Une heure et puis une autre, et il faut passer celle-ci et puis, oh mon Dieu, en voilà une autre. Je suis si malade.
- Tu en encore de beaux jours devant toi. Tu le sais.
- Pas vraiment. C'est gentil de ta part de me dire ça, mais je la sens depuis un certain temps maintenant qui se referme sur moi comme les mâchoires d'une fleur gigantesque. Une curieuse
comparaison, non ? C'est l'impression que j'ai, cependant. Elle a une certaine fatalité végétale. Imagine la dionée attrape-mouches. Le kadzu qui étouffe la forêt. C'est une sorte de progression
irrésistible, caoutchouteuse, verte. Vers, bon, tu sais vers quoi. Le silence vert. C'est amusant, non, que même en ce moment ce soit difficile de prononcer le mot "mort" ?
- Est-ce qu'elle sont revenues, Richard ?
- Qui ? Oh, les voix ? Les voix sont toujours là.
- Je veux dire, est-ce que tu les entends distinctement ?
- Non. C'est toi que j'entends. C'est toujours merveilleux de t'entendre, Mrs D. Cela ne t'ennuie pas que je t'appelle encore ainsi ?
- Pas du tout. Rentre. Tout de suite.
- Tu te souviens d'elle ? Ton alter ego ? Qu'est-elle devenue ?
- C'est elle qui est là. Je suis elle. Je veux que tu rentres. S'il te plait.
- C'est chouette ici. Je me sens tellement libre. Tu téléphoneras à ma mère, hein ? Elle est seule, tu sais.
- Richard...
- Raconte moi une histoire, tu veux bien ?
- Quel genre d'histoire ?
- Un morceau de ta journée. d'aujourd'hui. Même si c'est très banal. Ce serait encore mieux, en fait. Le truc le plus banal auquel tu puisses penser.
- Richard...
- N'importe quoi, absolument n'importe quoi.
- Bon, ce matin, avant de venir ici, je suis allée acheter des fleurs pour la réception.
- Ah oui ?
- Oui. C'était une belle matinée.
- Vraiment ?
- Oui. Une matinée exquise... si fraîche. J'ai acheté les fleurs, je les ai rapportées à la maison et mises dans l'eau. Voilà. Fin de l'histoire. Maintenant, rentre à l'intérieur.
- Toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur la plage, dit Richard.
- On pourrait l'exprimer comme ça.
- Comme ces matins où nous étions jeunes ensemble.
- Oui, comme ça.
- Comme le matin où tu es sortie de la vieille maison, lorsque tu avais dix-huit ans et moi, voyons, dix neuf. J'avais dix-neuf ans et j'étais amoureux de Louis et j'étais amoureux de toi, et je
crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que toi en train de franchir la porte vitrée au lever du jour, encore endormie, en sous vêtements. N'est-ce pas bizarre ?
- Si, dit Clarissa. Si. C'est bizarre.
- J'ai échoué.
- Cesse de dire ça. Tu n'as pas échoué.
- Si. Je ne cherche pas la compassion. Pas vraiment. Je me sens seulement très triste. Je voulais créer quelque chose de vivant et d'assez inattendu pour tenir la comparaison avec une matinée
dans la vie de quelqu'un. La matinée la plus ordinaire. Imagine, nourrir ce souhait-là. Quelle stupidité !
- Ce n'est pas stupide, pas du tout.
- Je crains de ne pas pouvoir assister à la soirée.
- Ecoute, je t'en prie, ne te préoccupe pas de la soirée. Ne pense pas à la soirée. Donne moi la main.
- Tu as été si bonne pour moi, Mrs Dalloway.
- Richard...
- Je t'aime. N'est-ce pas terriblement convenu ?
- Non."
Richard sourit. Il secoue la tête. Il dit: "Je ne crois pas que deux êtres puissent être aussi heureux que nous l'avons été". Il avance de quelques centimètres, glisse doucement de l'autre côté
du rebord de la fenêtre, et tombe.
Michael Cunningham, "Les heures".