Dimanche 10 juin 2007

Non c'è molto più da fidarsi di me;
se qualcuno mi vedesse quando son solo avrebbe da preoccuparsi;
grugnire o pigolare, o guaire, e fare un ludo
da circo, tra i mobili scomparsi e riapparsi

posso fare anche una cantatina, che finisce in un unico
verso; e poi come un cane che, per leccarsi
le ferite, si accuccia, essendo mio costume
ormai inveterato, mi masturbo, dentro gli arsi

meandri del letto coperto di sudore;
eh, mio Signore, sono uno straccio d'uomo;
cosi m'ha leggermente ridotto il vostro amore.

Rimproverarci ? Accusarvi ? No, no, sarebbe comodo.
Non vuole avere scusanti il mio desonore.
Ricominciare la vita... Ma come, dite, come ?

***

Il n'y a plus grand chose à tirer de moi ; si quelqu'un
me voyait quand je suis seul je lui ferais de la peine ;
grogner, piailler, glapir, tourner comme dans un
cirque au milieu des meubles qui partent et reviennent ;

je peux aussi fredonner un petit air, qui finit en un seul refrain ;
et puis, pareil à un chien qui se couche pour lécher
ses blessures, comme c'est devenu mon habitude
invétére, je me masturbe, dans les méandres désséchés

de mon lit couvert de sueur;
eh oui, mon Seigneur, je suis un suaire humain;
ainsi m'a doucement réduit votre amour.

Vous en vouloir ? Vous accuser ? Non, ce serait trop commun.
Mon déshonneur ne cherche nulle excuse.
Recommencer ma vie... Mais comment, dites: comment ?

Pier Paolo Pasolini, "Le dada du sonnet".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007


Puis, un soir, John lâcha une nouvelle bombe. Madame veuve Kaltenbrunner et lui étaient assis à table après un dîner d'ailes de poulet et de courge. John sortit tranquillement un calepin de son sac et le posa sur la table. Puis il fit son annonce.

Il voulait des moutons.

Madame veuve Kaltenbrunner manqua tomber à la renverse. Elle se leva et donna un coup de pied dans le mur. Elle jeta le poivrier à l'autre bout de la pièce. Elle se mit à glapir. Des moutons ?... Des moutons, des moutons, des moutons ! Etait-il complètement marteau ? Avait-il perdu le peu qu'il lui restait de sens commun ? Qu'est-ce qui lui prenait ? Ca n'était pas possible ! Il n'était pas possible ! Il devait être malade ! Les gosses normaux ne se conduisaient pas comme ça.
Ses professeurs avaient raison. Tous ces coups de fil qu'elle avait reçus correspondaient à la vérité. Il était tordu. Il était fou. Qu'aurait dit son père ? Et puis avait-il oublié Isabelle ? -l'unique mouton qu'ils possédaient n'était-il pas déjà trop pour lui ? N'avait-elle pas dû intervenir elle-même pour le sauver le jour où Isabelle l'avait acculé dans un coin de la cabane et réduit en bouillie ? N'était-ce pas elle qui avait du extraire la fourche de son derrière et le porter, tout ensanglanté, au bas de la colline ? Comment se permettait-il d'oublier ce petit épisode ?
John lui rappela promptement qu'Isabelle faisait gravement exception à la règle. Il fit remarquer qu'ils savaient tous deux parfaitement ce que le vieux tondeur qui passait une fois par an avait toujours affirmé: qu'après toutes ses années sur le circuit de Pullman Valley, et à travers littéralement des milliers de ranchs et de fermes dans tout l'Etat, Isabelle restait sans conteste la plus vieille, la plus grosse et de très loin la plus caractérielle des bêtes qu'il ai jamais croisées. Elle tenait plus du diable que du quadrupède. On racontait même qu'à elle seule elle avait fait déguerpir jusqu'à trois coyotes en maraude. Toute la Corn Belt n'aurait pas suffi à contenir un seul troupeau d'Isabelle; elles auraient ravagé le pays dans la quinzaine. Aucun ouvrier agricole normalement constitué n'accepterait de s'en approcher sans une panoplie complète de tranquilisants et de pistolets hypodermiques à portée de main, et encore, ilm aurait fallu se ruiner en assurance, petites annonces et salaires. Un des voisins leur conseillait depuis des années d'abattre cette carne et de l'oublier. Mais, bien sûr, ce voisin ne s'était jamais proposé pour faire le travail lui-même. Un regard appuyé sur Isabelle suffisait à dissuader tout exécuteur. Elle était au-dessus du lot. Elle n'était en rien représentative de la brebis commune; il était inutile de chercher à la comparer aux suffolks pour lesquels il s'était décidé. En outre, dit-il, Isabelle et lui étaient arrivés à un petit "arrangement" des années auparavant.
Il se garda soigneusement de développer ce dernier point. Il savait que sa mère n'aurait pas pris en bonne part le fait qu'après l'accident susmentionné il s'était saisi d'un vieux manche de hâche dans la grange et avait administré à Isabelle une correction carabinée. Depuis, elle gardait ses distances.

Tristan Egolf, "Le seigneur des porcheries".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

LETTRE CLXXVI
La Marquise de Merteuil à Cécile de Volanges

Nous voici donc arrivées, ma Cécile, à la dernière scène du dernier acte. La page est pour ainsi dire tournée. Le sang des innocents est sec à présent et le nom des coupables va tomber; tout est détruit, mais rien n'a changé; j'ai le curieux sentiment d'avoir été flouée.
Dans deux heures, je serai loin. Je quitte la Ville comme une voleuse. J'embarque de nuit, en poste, sous un faux nom. Je n'emporte avec moi que le strict nécessaire: mes diamants, quelques robes et ma collection complète de démons. Je suppose que je mérite au moins la Hollande pour avoir fait ce que j'ai fait.
Je ne laisse derrière moi que des dettes impayées, une odeur de soufre et l'intime conviction d'avoir agi pour le mieux. Je quitte sans regret cet appartement trop grand pour moi, ravagé de courants d'air, rempli de tableaux, de miroirs et de livres comme pour faire croire qu'on y vivait. Avec ces housses sur les meubles et ces douleurs renfermées qui sentent le tiroir, ces pièces ressemblent déjà à un tombeau désaffecté. J'ai trop peu de souvenirs pour venir hanter une vie que je n'ai même pas vécue.
La liste des adieux sera courte: ma famille me renie et ma patrie me chasse; je suis seule, il fait noir et j'ai froid. Le grand air de l'exil n'a pas été écrit pour moi. Ni larmes ni regrets, rien ou si peu me retient ici. Je finirai par croire qu'il n'y avait pas de place pour Mme de Merteuil sur cette terre. Je fuis, comme on meurt - seule, aussi seule qu'une bête traquée. On me dira peut-être que je l'ai bien cherché.
Dans le paquet qui accompagne cette lettre, vous trouverez le Roman de ces six derniers mois. Ce n'est pas une longue histoire. Ce n'est pas une vieille légende. C'est un fait divers sordide. C'est surtout un beau gâchis.
Vous remarquerez sans doute combien j'apparais peu dans ce récit. Je garde les coulisses, comme un malade garde la chambre. Aussi invisible qu'un fantôme en plein jour, je reste dans l'ombre à manipuler mon petit monde sans jamais pouvoir venir à la lumière. Bien à l'abri dans ma tanière, je fomente mes complots, tords et retords mes coups tordus, ne sortant du maquis qu'une fois sûre et certaine de ma victoire.
Ce n'est pas que je craigne la lumière, mais je suis devenue tellement froide que même le soleil a peur de moi. j'aurais tant aimé, moi aussi, voir le soleil, le vrai, l'astre éclatant, le grand magicien: celui qui éblouit le regard des aveugles et réchauffe le sang des reptiles.
Lorsque j'étais encore une petite fille, il y avait un soleil tel que celui-là dans le ciel. Il était doux et fort à la fois, comme les bras d'un homme. C'était un soleil sous lequel je n'avais rien à craindre; un soleil un peu voilé; un soleil simple, plein d'espoir et de promesses, qui séchait le linge en été et faisait fondre la neige en hiver. Aujourd'hui, le soleil ne brille plus comme avant. Je donnerais cher pour savoir ce qu'ils ont fait de ce soleil-là.
Il y a si peu d'amour dans mes histoires à moi. On y chercherait en vain ces remords qui nourissent les grands destins. Madame la Marquise n'a pas de romance à exhiber ni de beaux sentiments à faire valoir; même ses excuses ne sont pas bonnes. Mes migraines à moi n'inspirent aucune sympathie; mes insomnies n'intéressent personne; et mes cauchemars fatiguent tout le monde.
Il semble que je sois condamnée à jouer le mauvais rôle pour le restant de mes jours. j'ai tellement joué ce que je n'étais pas que, désormais, je ne puis être ce que je suis qu'en le jouant: les traits sont grossiers; le caractère, démesuré; le personnage, outré. Je suis devenue malgré moi ma propre caricature. Je suis le monstre sanguinaire et hargneux qui mange toutes crues les petites filles et se repaît des viscères de ses amants. Je vous préviens, belle enfant: je tue tout ce que je touche. J'ai le coeur plein d'épines et du poison plein les veines. J'ai l'amitié vénéneuse et l'haleine d'une sorcière.

Laurent de Graeve, "Le mauvais genre"
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

J'ai gardé aussi un autre souvenir très lointain, au sujet d'un livre d'images. Bien que j'eusse appris à lire et à écrire à l'âge de cinq ans, je ne pouvais encore lire les mots de ce livre. Aussi ce souvenir doit-il remonter à mes quatre ans.
J'avais plusieurs livres d'images à cette époque, mais mon imagination avait été séduite, complètement et exclusivement, par celui-là seul et par une seule image qui fut pour moi une révélation. Il m'arrivait de passer de longs et ennuyeux après-midi à rêver en la contemplant; pourtant si quelqu'un survenait, je me sentais coupable sans raison et, troublé, je passais vivement à une autre page. La surveillance exercée par une garde-malade ou une servante m'était intolérable. Je désirais ardemment mener une vie qui me permettrait de contempler cette image tout le long du jour. Chaque fois que j'arrivais à cette page, mon coeur battait très vite. Aucune autre n'avait le moindre intérêt pour moi.
L'image représentait un cavalier monté sur un cheval blanc, l'épée levée. Le cheval, les naseaux flamboyants, piaffait, frappant le sol de ses jambes puissantes. Il y avait un magnifique écusson sur l'armure d'argent portée par le chevalier. Son beau visage se devinait à travers la visière et il brandissait son épée nue de façon terrifiante, sous le ciel bleu, affrontant, soit la mort soit tout au moins quelque redoutable objet, doué d'un pouvoir mélafique. Je pensais qu'il allait être tué l'instant d'après: si je tourne vivement la page, je peux sûrement le voir tué. Sûrement il existe un moyen par lequel, avant quon s'en rende compte, les images d'un livre peuvent se transformer et devenir l' "instant d'après"...
Mais un jour ma garde-malade vint à ouvrir le livre à cette page. Tandis que j'y jetais un rapide regard de côté, elle dit:
"Le petit maître connaît-il l'histoire de cette image ?
- Non.
- On dirait un homme, mais c'est une femme. Réellement. Elle s'appelait Jeanne d'Arc. Il paraît qu'elle est allée à la guerre habillée en homme pour servir son pays.
- Une femme... ? "
J'avais l'impression d'avoir reçu un coup de massue. La personne dont j'avais pensé qu'elle était il était elle. Si ce magnifique chevalier était une femme et non un homme, que restait-il ? (Aujourd'hui même j'éprouve une répugnance, profondément ancrée et difficile à expliquer à l'égard des femmes en costume masculin.) C'était la première "revanche par la réalité" dont je faisais l'expérience et elle me semblait cruelle, en particulier à propos des délicieuses visions auxquelles je m'étais complu concernant sa mort. Dès ce jour, je n'accordai plus le moindre intérêt à ce livre d'images, je ne voulus même plus l'avoir entre les mains.

Yukio Mishima, "Confessions d'un masque".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

Encore un souvenir: c'est l'odeur de sueur, une odeur qui semblait m'emporter, éveillait mes désir, les subjuguait...
Dressant l'oreille, j'entends une sorte de craquement sourd et très faible, qui me fait l'effet d'une menace. Par moment le clairon s'y joint. Un bruit de chant, simple et étrangement plaintif se rapproche. Tirant par la main une servante, je la supplie d'aller vite, vite, avec l'envie folle d'être à la grille, serré dans ses bras.
C'était la troupe des soldats passant devant chez nous en revenant de l'exercice. Les soldats aiment les enfants et j'étais toujours impatient de recevoir les cartouches vides qu'ils me donnaient. Comme ma grand-mère m'avait défendu d'accepter ces cadeaux, qu'elle déclarait dangereux, mon attente était aiguisée par les joies de la clandestinité. Le lourd piétinement des godillots, des uniformes tâchés et une forêt de fusils sur l'épaule suffisent à fasciner un enfant. Mais moi c'était simplement leur odeur de sueur qui me fascinait, créant un stimulus qui demeurait caché sous mon espoir de recevoir d'eux des cartouches.
L'odeur de sueur des soldats - cette odeur pareille à la brise marine, à l'air brûlant et doré qui règne au-dessus du rivage de la mer - frappait mes narines et me grisait. Ce fut probablement mon plus ancien souvenir d'une odeur. A l'époque, inutile de le dire, cette odeur ne pouvait avoir le moindre rapport direct avec des sensations sexuelles, mais elle éveilla en moi, petit à petit et obstinément, un violent désir sensuel pour des choses telles que la destinée des soldats, la nature tragique de leur métier, les pays lointains qu'ils verraient, les conditions dans lesquelles ils mourraient...

Yukio Mishima, "Confessions d'un masque".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

LETTRE CLIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je réponds sur-le-champ à votre Lettre, et je tâcherai d'être clair; ce qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.
De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement: aussi, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre, et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison, entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous dire, et il ne l'est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre Amant ou votre ennemi.
Je sens à merveille que ce choix vous gêne; qu'il conviendrait mieux de tergiverser; et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non: mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être joué; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à vous de décider: je peux vous laisser le choix mais non pas rester dans l'incertitude.
Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l'exemple; et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union: mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je crois en avoir le droit et les moyens.
J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre: vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.
Paris, ce 4 décembre 17**.

REPONSE DE LA MARQUISE DE MERTEUIL
écrite au bas de la même Lettre.

Hé bien ! la guerre.

Choderlos de Laclos, "Les liaisons dangereuses".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

Toutes les jeunes femmes étaient en short, par ce matin éblouissant. Ayant quitté la marie, je marchais à grandes enjambées dans mon short kaki d'inspiration militaire, parfaitement satisfaite d'être qui j'étais en ce lieu-là - grand-rue d'un faubourg monotone - et à ce moment-là, et ce contentement s'auréolait d'une vague surprise née de l'existence même d'une telle plénitude, de la vraissemblance d'un tel plaisir. C'est alors que je tombe sur Cristina, mais dès l'instant où je la vois je ne sais plus si c'est elle, ou si c'est Marie-Grabielle, ou si c'est Allison - non pas que m'échappe son prénom exact: entre ces trois femmes, je ne sais simplement plus qui est celle-ci. Au fond de ma poche, je presse et déchire entre mes doigts les petites feuilles de seringa. Celle qui est peut-être Cristina est une jeune femme, aussi elle est en short, élastique et moulant, imprimé de fleurs vertes sur fond vert. Un peu de ma jubilation se dérobe. je pense à me méfier. Pourtant l'idée m'est agréable que je vais repasser tout à l'heure devant la maison de la femme en vert et que celle-ci sera là, sachant que je vais m'arrêter. Mais le short de Cristina, c'est autre chose, car je ne l'ai pas prévu et que, n'est-ce pas, le vert n'est pas la couleur habituelle des shorts de femme, aux premiers jours de printemps. Cristina garde ses deux mains en arrière, posées à plat sur son fessier puissant. Elle veut ainsi offrir à la vue tout spécialement l'extravagante couleur de son short. Elle écarte autoritairement les jambes, barrant le passage sur toute la largeur du trottoir. Par chance elle garde ses lunettes de soleil, et j'ai oublié à quoi ressemblent ses yeux - ou les yeux de Marie-Gabrielle ou les yeux d'Alison. Ses cheveux blonds sont tirés en une queue si intransigeante que la peau de ses tempes paraît tendue à craquer. SI cette femme est bien Cristina, je me rappelle qu'elle est mon amie. Cristina a plus de droit à ce titre que Marie-Gabrielle ou Alison qui ne sont, pour autant que je m'en souvienne, que de bonnes et franches camarades à qui on ne songerait pas à se confier, car l'aveu de la moindre faiblesse, du moindre tracas intime se heurterait à une réprobation glacée. Ai-je jamais révélé quoi que ce soit à Cristina ? Certainement pas, c'est contraire à ma nature. Mais toute sa personne éclate de sympathie, de compréhension qui se tient prête. Je songeai alors dans un élan d'abandon que la femme en vert, là-bas près de son bananaier, attendait peut-être de moi précisément cela: un épanchement confiant.
- Oh, ça ne m'était encore jamais arrivé, dit Cristina de sa voix rauque et sourde. Il y a deux choses et chacune est différente de l'autre... La première... Tu le sais... J'ai, enfin, j'ai laissé les gamins... deux jours, je crois... deux ou trois jours... à mes parents, oui, en vacances... des gosses... en vacances chez pépé et mémé, tout simplement... et... tu les connais, mes gamins, tu les connais... est-ce qu'ils sont... comment dire... est-ce qu'ils sont insupportables... abrutis... complètement désobeissants ?
- Pas du tout, dis-je, étonnée.
Dans mon souvenir, Cristina, mon amie, n'a pas d'enfants. Dans ce cas, qui est cette femme-là ?

Marie Ndiaye, "Autoportrait en vert".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

13 octobre 19...

Hier soir, la petite fille m'a joué un méchant tour. J'aurais du m'en méfier, avec le sourire qu'elle a. Tandis que je me glissais dans cette chair si froide, si douce, si délicieusement étroite qu'on ne trouve que chez les morts, l'enfant a brusquement ouvert un oeil, translucide comme celui d'une pieuvre et, dans un épouvantable borborygme, elle a rejeté sur moi le flot noir d'un mystérieux liquide. Ouverte dans un masque de Gorgone, sa bouche ne cessait de vomir ce jus dont l'odeur emplissait la chambre. Tout ceci a quelque peu gâté mon plaisir. Je suis accoutumé à de meilleures manières car les morts sont propres. Ils ont déjà rejeté leurs excréments en quittant la vie, comme on dépose un fardeau infamant. Aussi leur ventre résonne-t-il du son creux et dur des tambours. Leur odeur fine et puissante est celle du bombyx. Elle semble venir du coeur de la terre, de l'empire où les larves musquées cheminent entre les racines, où les lames de mica jettent leur lueur d'argent glacé, là où sourd le sang des futurs chrysanthèmes, parmi les tourbes pulvérulentes, les bourbes sulfureuses. L'odeur des morts est celle du retour au cosmos, celle de la sublime alchimie. Car rien n'est aussi net qu'un mort et il le devient de plus en plus au fur et à mesure que passe le temps et jusqu'à la pureté finale de cette grande poupée d'ivoire au rire muet, aux jambes perpétuelement écartées, qui est en chacun de nous.
J'ai du passer plus de deux heures à nettoyer le lit et à laver la petite fille. Cette enfant vomisseuse d'encre putride a véritablement la nature de la pieuvre. Pour l'instant, elle semble avoir dégorgé tous ses venins, sagement étendue sur les draps. Son sourire faux. Ses petites mains aux petits ongles. Sans cesse une mouche venue je ne sais d'où se pose et se repose sur ses cuisses. Cette petite fille a très vite cessé de me plaire. Elle n'est pas de ces morts dont j'ai chagrin à me séparer comme on déplore de devoir quitter un ami. Elle avait certainement un vilain caractère, j'en jurerais. De temps à autre, elle émet encore un profond borborygme qui m'inspire de la méfiance.

14 octobre 19...

Cette nuit, alors que je m'apprêtais à envelopper la petite fille dans un sac en plastique, pour aller la jeter à la Seine près de Sèvres, comme j'ai coutume de le faire en pareil cas, elle a soudain poussé un soupir désespéré. Douloureux, prolongé, le S de Sèvres sifflait entre ses dents, comme si elle eût éprouvé quelque intolérable chagrin de son prochain abandon. Une immense pitié m'a serré le coeur. Ainsi n'avais-je pas rendu justice au charme humble et revêche de cette enfant. Je me jetai sur elle, je la couvris de baisers, repentant comme un amant infidèle. J'allais chercher une brosse dans la salle de bain et j'entrepris de coiffer ses cheveux devenus ternes et cassants, je frottais son corps avec des essences, des parfums. Et je ne sais plus combien de fois j'ai aimé cette enfant, jusqu'à ce que le jour blanchisse la fenêtre derrière les rideaux tirés.

15 octobre 19...

Le chemin de Sèvres est le chemin de toute chair et les soupirs de la vomisseuse n'y feront rien. Hélas !

Gabrielle Wittkop, "Le nécrophile".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

"Richard ! appelle Clarissa.
- Mrs Dalloway. Oh, Mrs Dalloway, c'est toi."
Elle se précipite dans l'autre pièce et trouve Richard en robe de chambre, perché sur le rebord de la fenêtre, qu'il chevauche, une de ses jambes décharnées encore dans l'appartement, tandis que l'autre, qu'elle ne voit pas, pend à l'extérieur au-dessus de cinq étages.
"Richard, dit-elle sèchement, descends de là!
- Il fait si beau dehors, dit-il. Quelle journée !"
Il a l'air exalté et hagard, à la fois vieux et enfantin, à cheval sur l'appui de la fenêtre comme un épouvantail équestre, une statue de Giacometti dans un parc. Ses cheveux, par endroits, sont plaqués sur son crâne; à d'autres, ils se dressent à angle droit. La jambe qui est encore à l'intérieur, nue jusqu'au miieu de la cuisse, bleuâtre, est squelettique en dépit de l'étonnante petite boule du mollet attachée à l'os avec ténacité.
"Tu me terrifies, dit Clarissa. Je veux que tu cesses immédiatement ce jeu et que tu rentres. Tout de suite."
Elle s'avance vers lui, et il lève la jambe vers le rebord de la fenêtre. Seul le talon de son pied, une main, et une fesse décharnée restent en contact avec le bois délabré (...)
Richard dit: "J'ai avalé du Xanax et de la Ritaline. Un mélange épatant. Je me sens en pleine forme. J'ai relevé tous les stores, je voulais plus d'air et de lumière. J'ai eu du mal à grimper là-dessus, tu peux me croire.
- Chéri, s'il te plaît, repose ta jambe par terre; Fais-le pour moi, veux-tu ?
- Je ne crois pas que je pourrai venir à ta réception, dit-il. Je suis navré.
- Tu n'y es pas obligé. Rien ne t'oblige à faire quoi que ce soit.
- Quelle journée ! Quelle superbe, superbe journée !"
Clarissa prend une profonde inspiration, puis une seconde. Elle est extraordinairement calme - elle sent qu'elle se comporte bien dans une situation difficile - mais en même temps elle se sent lointaine, loin de cette pièce, comme si elle était témoin d'un événement qui a déjà eu lieu. Et qu'il s'agit d'un souvenir. Quelque chose en elle, quelque chose qui ressemble à une voix sans être une voix, une certitude intérieure qui se confond presque avec les battements de son coeur, dit: Un jour j'ai trouvé Richard assis sur le rebord d'une fenêtre au cinquième étage.
Elle dit: "Descends de là. Je t'en prie"
Le visage de richard s'assombrit et se crispe, on dirait que Clarissa lui pose une question ardue. Son fauteuil vide, étalé en pleine vue dans la lumière du jour - le rembourrage qui fiche le camp aux coutures, la mince serviette jaune sur l'assise bosselée de cercles rouillés -, pourrait être le symbole de l'absurdité, de la médiocrité de sa maladie fatale.
"Descends de là", ordonne Clarissa. Elle parle lentement et fort, comme si elle s'adressait à un étranger.
Richard hoche la tête et ne bouge pas. Sa tête ravagée, frappée par la lumière du jour, est minérale. sa chair est aussi ravinée, grêlée, creusée que les roches du désert.
Il dit: "Je ne sais pas si je pourrai les supporter. Tu sais, la réception, les cérémonies, et puis l'heure qui suivra, et l'heure qui viendra ensuite.
- Tu n'es pas obligé de venir à la réception. Tu n'es pas obligé d'assister à la cérémonie. Rien ne t'oblige à rien.
- Mais restent toujours les heures, n'est-ce pas ? Une heure et puis une autre, et il faut passer celle-ci et puis, oh mon Dieu, en voilà une autre. Je suis si malade.
- Tu en encore de beaux jours devant toi. Tu le sais.
- Pas vraiment. C'est gentil de ta part de me dire ça, mais je la sens depuis un certain temps maintenant qui se referme sur moi comme les mâchoires d'une fleur gigantesque. Une curieuse comparaison, non ? C'est l'impression que j'ai, cependant. Elle a une certaine fatalité végétale. Imagine la dionée attrape-mouches. Le kadzu qui étouffe la forêt. C'est une sorte de progression irrésistible, caoutchouteuse, verte. Vers, bon, tu sais vers quoi. Le silence vert. C'est amusant, non, que même en ce moment ce soit difficile de prononcer le mot "mort" ?
- Est-ce qu'elle sont revenues, Richard ?
- Qui ? Oh, les voix ? Les voix sont toujours là.
- Je veux dire, est-ce que tu les entends distinctement ?
- Non. C'est toi que j'entends. C'est toujours merveilleux de t'entendre, Mrs D. Cela ne t'ennuie pas que je t'appelle encore ainsi ?
- Pas du tout. Rentre. Tout de suite.
- Tu te souviens d'elle ? Ton alter ego ? Qu'est-elle devenue ?
- C'est elle qui est là. Je suis elle. Je veux que tu rentres. S'il te plait.
- C'est chouette ici. Je me sens tellement libre. Tu téléphoneras à ma mère, hein ? Elle est seule, tu sais.
- Richard...
- Raconte moi une histoire, tu veux bien ?
- Quel genre d'histoire ?
- Un morceau de ta journée. d'aujourd'hui. Même si c'est très banal. Ce serait encore mieux, en fait. Le truc le plus banal auquel tu puisses penser.
- Richard...
- N'importe quoi, absolument n'importe quoi.
- Bon, ce matin, avant de venir ici, je suis allée acheter des fleurs pour la réception.
- Ah oui ?
- Oui. C'était une belle matinée.
- Vraiment ?
- Oui. Une matinée exquise... si fraîche. J'ai acheté les fleurs, je les ai rapportées à la maison et mises dans l'eau. Voilà. Fin de l'histoire. Maintenant, rentre à l'intérieur.
- Toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur la plage, dit Richard.
- On pourrait l'exprimer comme ça.
- Comme ces matins où nous étions jeunes ensemble.
- Oui, comme ça.
- Comme le matin où tu es sortie de la vieille maison, lorsque tu avais dix-huit ans et moi, voyons, dix neuf. J'avais dix-neuf ans et j'étais amoureux de Louis et j'étais amoureux de toi, et je crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que toi en train de franchir la porte vitrée au lever du jour, encore endormie, en sous vêtements. N'est-ce pas bizarre ?
- Si, dit Clarissa. Si. C'est bizarre.
- J'ai échoué.
- Cesse de dire ça. Tu n'as pas échoué.
- Si. Je ne cherche pas la compassion. Pas vraiment. Je me sens seulement très triste. Je voulais créer quelque chose de vivant et d'assez inattendu pour tenir la comparaison avec une matinée dans la vie de quelqu'un. La matinée la plus ordinaire. Imagine, nourrir ce souhait-là. Quelle stupidité !
- Ce n'est pas stupide, pas du tout.
- Je crains de ne pas pouvoir assister à la soirée.
- Ecoute, je t'en prie, ne te préoccupe pas de la soirée. Ne pense pas à la soirée. Donne moi la main.
- Tu as été si bonne pour moi, Mrs Dalloway.
- Richard...
- Je t'aime. N'est-ce pas terriblement convenu ?
- Non."
Richard sourit. Il secoue la tête. Il dit: "Je ne crois pas que deux êtres puissent être aussi heureux que nous l'avons été". Il avance de quelques centimètres, glisse doucement de l'autre côté du rebord de la fenêtre, et tombe.

Michael Cunningham, "Les heures".
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 10 juin 2007

Un vieillard demi nu lui montre le chemin, parmi les rochers couleur de rose, les colonnades qui abolissent toute prunelle, les belvédères coiffés de casques moghuls. Il la guide entre les surfaces réelles et des espaces imaginaires où les perspectives combinent des géoméries, des équations, des rythmes bougeant sur les lignes d'un poème, perpétuel éclatement, cercles, tournoyantes spirales semblables à la fleur du cotonier, à la structure du chromosome ou au mouvement des courants océaniques. Pourtant tout semble sans consistance, sans densité, toute chose est coquille à travers laquelle on pourrait passer. L'hiver fuit déjà, les premières mouches se posent sur les lèvres. L'odeur molle des pestes et des excréments vient avec les miasmes du Ramgarh Lake, boue noire et lisse où se mirent des kiosques.
Au chant morne d'une colombe sur un mur, Hippolyte pénètre dans une hutte de planches et de tôle, espèce d'étable décorée de fleurs en papier, d'images pieuses et de serpentins. l'indéchiffrable parentèle entoure un enfant d'une huitaine d'années, allongé sur un matelas pisseux que le soleil touche de biais. L'enfant est nu à l'exception d'un embrouillement de colliers, de rubans, d'amulettes, de toute une démêlure ornementale qui lui retombe sur la poitrine. Son épiderme est cendreux avec des pâleurs de vitiligo, son corps à la fois chétif et bouffi, sa chevelure en même temps grasse et maigre. Le front semble énorme au-dessus des yeux charbonnés de khôl. On n'entend que la colombe, lointaine maintenant, la toux presque ininterrompue de l'enfant et le marmottement des prières. Hippolyte verse son obole et allume une baguette d'encens fichée dans une bouteille. Une vieille femme à la peau d'un bleu métallique lui passe autour du cou une guirlande de mala; Hippolyte approche de l'enfant qui, sur son matelas, ne semble pas la voir, ne rien voir. Sa bouche, son menton, ses ornements sont englués de bave; ver contrefait et comme momifié au-dessus d'une fente qui peut bien avoir été pratiquée au couteau, son pénis, à peine plus saillant que le gros nombril informe, paraît vouloir s'avaler dans l'abdomen (...)
Un homme au visage furieux, un homme couleur de pou, lui fait comprendre que cet enfant est une incarnation de Shiva Ardhanarisvara, le dieu hermaphrodite. Elle l'a vu quelques mois plus tôt, sculpté dans la pierre d'Elephanta, coiffé d'une tiare aux foisonnements infinis, aux pullulations océaniques, aux tournoyantes galaxies, elle a vu le maître des âges, Shiva Ardhanarisvara, le sein lourd, la hanche au ressaut rond sous les draperies, le visage mâle entouré de boucles et d'escarboucles, le pectoral gras mais rectiligne et le flanc fuyant droit et la jambe nue et robuste, et, caché de bracelets, un bras posé sur le taureau Nandi et l'autre bras, voilé, vêtu de pudeur et de lin, tenant une rose.
Servile, zélée, la parentèle demande si Madam peut voir commodément et s'offre contre une obole supplémentaire à faire uriner l'enfant en sa présence, une curiosité. Il se soulève avec peine, brassant une puanteur de charogne. La vieille à la peau métallique le soutient aux aisselles tandis qu'une autre tient entre les cuisses du dieu une boîte rouillée, une ancienne boîte de haricots dans laquelle il lâche bruyamment son eau en gémissant. Puis il retombe sur le matelas, entraînant un dernier filet d'urine, un trait de sans corrompu aussi. Les yeux fermés, il a soudain l'air d'un mort. Dehors, la colombe se tait d'un coup, creusant un vide. L'homme couleur de pou saisit la boîte et sort, psalmodiant des incantations. L'urine sera bue, certainement. L'enfant soulève ses paupières, son regard passe à travers Hippolyte, indifférent - mais malignité, haine ou reproche peut-être, sous la vitre noire de l'oeil. Les dieux sont irascibles. Il faudrait ne rien dire, ne rien écrire, le verbe hèle la chose par son nom secret. L'enfant referme les yeux. Le mystère, gros corbeau, referme ses ailes. Hippolyte sort dans la lumière du couchant qui farde les monts, les kiosques louches, coquilles, elle qui aimerait habiter la coquille du nautile cambrien, et, nageant en des mers sans âges, portée par des gaz, traverser inconsciente et solitaire des distances incalculées, des nuits, les processions phosphorescentes des méduses. Elle sort, s'éloigne, suivie de prières et de lamentations, parmi les mendiants, les volailles poussiéreuses et les crachats.

Gabrielle Wittkop, "Chaque jour est un arbre qui tombe".
par Jeb publié dans : Littérature
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