Retour de Paris, fatigué mais heureux. J'étais un peu intimidé par le service de presse et les auteurs qui signaient eux aussi, mais la
bienveillance et l'humilité de Salim Bachi ( Le silence de Mahomet, à paraître chez Gallimard ) et de Maylis de Kerangal ( Corniche Kennedy, à paraître chez Verticales ) m'ont
vite rassuré.
J'ai eu le sentiment de rompre un lien avec le texte ; les échos des premiers lecteurs me laissent prendre conscience que le roman appartient désormais à d'autres. Reste
l'attente et l'appréhension de la rentrée (la parution est prévue le 25 août 2008 ), puis l'exutoire du second roman...
Je suis à deux doigts de finir Les Années, d'Annie Ernaux. C'est un texte extraordinaire. J'en reparlerai sans aucun doute, ainsi que des romans de Salim et de Maylis,
puis de La meilleure part des hommes, de Tristan Garcia, qui signe lui aussi son premier roman chez Gallimard.
par Jeb
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Il est étrange, devant le roman achevé, de voir ce qu'il a engendré en deux ans ( de sensations, d'inquiétudes, d'obsessions, de vies
imaginaires), ramené à des dimensions physiques : pages, angles, place sur la bibliothèque. Je l'ai tellement attendu que je l'ai fantasmé. Je n'ose pas vraiment le feuilleter, je le regarde
presque avec défiance, mais j'y reviens avec excitation. Et puis il y a l'inquiétude désormais : j'ai rêvé de ma chambre d'enfant, mon père se tenait sur le seuil de porte, et me disait que le
texte ne valait rien. L'appréhension des critiques se confond à l'esquisse du père de mon second manuscrit.
J'avance dans l'écriture. Je crois tenir le mode narratif adéquat, et parvenir comme je le souhaite à décrire des scènes par le prisme des personnages. La recherche sur la
conscience et la mémoire, expérimentée par Woolf, Proust, Joyce m'y aide et je me plonge encore et encore dans leurs textes. Je suis fébrile à l'idée d'avancer , mais je dois aussi garder la
bonne tonalité, sans éclats : tout est sous-terrain et il faut conserver l'indolence apparente.
Dans le dossier qui suit l'édition Folio du livre de Virginia, "Les années", je lis un extrait de son journal : "L'important, pour l'instant, est d'aller très lentement ; de
s'arrêter au milieu du flot, de ne jamais forcer l'allure, de s'étendre sur le dos et de laisser se peupler le monde feutré du subconcient."
par Jeb
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J'ai lu, dans la presse, les règlements de comptes entre Houellebecq et sa mère. L'étalage laisse un peu dubitatif, mais il faut avouer que la
matriarche réunionaise est plus proche d'une Carmen Cru sous acide que d'une maman bienveillante. Quand un journaliste lui rapelle qu'elle traite son fils de fainéant, elle répond qu'il n'a
jamais rien branlé de sa vie, "à part lui-même". C'est certes très drôle si, comme moi, on a le goût de l'humour potache, mais aussi profondément pathétique. Le personnage Houellebecq gagnerait
presque en sympathie. N'y a-t-il pas quelque vérité, lorsqu'il écrit que la mère est "la faille" ? Une faille originelle, parfois malgré elle. Combien d'auteurs sont poussés de l'avant par la
figure de la mère ? Comme si l'écriture rafistolait, pansait, ou cherchait à rétablir sans cesse une justice.
Je pensais écrire sur la figure du père, et je rêve de plus en plus de ma mère. Des rêves de déchirement, de violence, d'abandon et d'errance. Pourtant, si je ne peux pas dire
que mes personnages n'ont rien de mes parents, ils ne sont que personnages de fiction et, objectivement, rien ne les rapproche. J'ai plutôt la sensation que chacun est une déclinaison de moi,
cinq variations irréelles et chacune, au fil des pages, livre des secrets, ouvre la porte d'autres dimensions. Quel changement le texte amorce-t-il en moi ? On ne peut sortir indemne de
l'écriture, d'un roman et de personnages avec lesquels on vit durant des mois ou des années. Et cette phrase de Bataille, dans "Ma mère", sans cesse me revient : "J'ai brûlé mes
vaisseaux."
par Jeb
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Je lis le "journal de marche" de mon grand-père, sur la route d'Indochine, de 1946 à 1948 :
"Après avoir longé et admiré depuis l'aube le panorama exotique et merveilleux des îlots qui jalonnent l'étroit chenal naturel au centre de l'archipel
des îles de la Sonde, nous entrons en rade à Singapour, et nous restons au large à attendre le ravitaillement du ferry-boat et du mazoutier. Pendant que le steamer se frayait un passage entre les
îles, je me croyais parfois transporté dans ma tendre jeunesse, et avais le sentiment de revivre le fabuleux périple de Robinson Crusoë. Il m'a alors semblé retrouver en ces îles l'enchantement
de merveilles déjà connues, ou plutôt ardemment désirées. Etrange impression, penseront certains, mais que n'éprouve-t-on pas d'irréel et d'insaisissable en soi-même sous ces latitudes ?"
Lorsqu'il m'a remis ce carnet, j'ignorais qu'il avait écrit. Je savais son goût des mots, et la finesse de sa calligraphie. Fût-ce sur une carte d'anniversaire, il a toujours eu le souci du mot
juste. J'ai pourtant découvert avec fascination ses écrits de jeunesse. Il avait 18 ans. Je découvrais le jeune mousse qu'il fut derrière le vieil homme qui m'est familier. Et, surtout, nous qui
n'avons jamais parlé littérature, cette sensibilité qui nous réunit. Je sais l'ascendance de mes grands-parents, et plus particulièrement des figures paternelles sur ma vie et sur mon écriture.
Par leur présence ou leur absence, chacun d'eux définit celui que je suis. Une pierre jetée dans l'eau disparaît et autour d'elle les cercles continuent de troubler l'onde et de se
répéter.
par Jeb
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