Jeudi 19 juin 2008
    Retour de Paris, fatigué mais heureux. J'étais un peu intimidé par le service de presse et les auteurs qui signaient eux aussi, mais la bienveillance et l'humilité de Salim Bachi ( Le silence de Mahomet, à paraître chez Gallimard ) et de Maylis de Kerangal ( Corniche Kennedy, à paraître chez Verticales ) m'ont vite rassuré.
    J'ai eu le sentiment de rompre un lien avec le texte ; les échos des premiers lecteurs me laissent prendre conscience que le roman appartient désormais à d'autres. Reste l'attente et l'appréhension de la rentrée (la parution est prévue le 25 août 2008 ), puis l'exutoire du second roman...
    Je suis à deux doigts de finir Les Années, d'Annie Ernaux. C'est un texte extraordinaire. J'en reparlerai sans aucun doute, ainsi que des romans de Salim et de Maylis, puis de La meilleure part des hommes, de Tristan Garcia, qui signe lui aussi son premier roman chez Gallimard.
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 12 juin 2008
    Je reprends intégralement ma seconde partie. J'ai jusqu'ici travaillé sans plan, avec une chronologie familiale, mais ce n'est plus suffisant. Je fourmille d'idées, je prends des notes, je ne trouve plus le sommeil car tout me ramène sans cesse au texte. Je tergiverse. J'irai à Sète samedi, puisque c'est là que mes personnages se construisent. Je ne veux cependant pas tomber dans le "travers" de l'exactitude. Comme pour le Paris d' Une éducation libertine, la ville doit être onirique. Sans doute est-ce l'un des reproches que l'on fera au texte précédent ? Je ne me suis pas préoccupé outre mesure d'une minutie historique. Je connaissais peu Paris avant de travailler sur le roman, et lorsque je me suis penché sur les plans du XVIII° siècle et les récits, j'ai fantasmé une ville. Plus tard, j'y ai longuement déambulé, suivant parfois les pas de Gaspard. Certes, avec quelques siècles de différence, mais la confrontation au Paris de mes divagations, puis au Fleuve surtout, a été une étrange expérience.
    J'ai besoin de cette relation à Sète, et elle passe nécessairement par ce que je choisis d'ignorer d'elle. L'époque contemporaine me semble poser plus de barrières à l'imaginaire. Je ne veux pas avoir le souci de la réalité. Je pense au dernier roman de Marie Ndiaye, Mon cœur à l'étroit, et à la restituion d'un Bordeaux lynchéen. Sa perception du monde me fascine, empreinte d'onirisme au point que l'on quitte ses textes avec le sentiment d'avoir éprouvé le monde trouble du rêve.
    Aussi loin que je me souvienne, j'ai eu un rapport décalé à la réalité. Je n'ai appris à lire que très tardivement, je ne parvenais pas à me situer dans le temps (ce qui était arrivé trois jours, trois semaines ou trois mois plus tôt était pour moi irrémédiablement "hier"). Tout ce qui définissait un cadre concret au monde m'échappait. Le chiffre par exemple. J'ignorais le sens des jours, des mois, des saisons. Je surinvestissais le monde de superstisions qui, sans doute, se substituaient à ces limites concrètes auxquelles je n'entendais rien. Est-ce l'expérience de ma différence qui, d'emblée, m'a placé hors du monde ? J'ai lutté pour le réinvestir et, d'évidence, l'écriture est ma catharsis. Salvatrice.
    Nous sommes à deux mois de la confrontation, de l'instant où cette écriture, cette intimité, rencontrera ses lecteurs, l'écho ou le rejet.
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 8 juin 2008
    À l'occasion du 88° anniversaire de Gabrielle Wittkop, Nikola Delescluse nous offre deux beaux cadeaux : un inédit des Carnets d'Asie, ainsi que la lecture d'un extrait inédit et jubilatoire d' Usage de faux. Surprise, Lucien N. remet le couvert pour quelques pages exquises et se fait, le temps d'un voyage en train au cœur de l'Inde, le confesseur bienveillant d'un alter ego. Le monde est décidément petit, chère Gabrielle !

Le Nécrophile. Pages du journal de Lucien N., perdues puis retrouvées.
Gabrielle Wittkop - Lecture : Nikola Delescluse

Télécharger l'extrait

Pour lire l'extrait des Carnets d'Asie, rendez-vous sur le blog consacré à Gabrielle Wittkop. 
par Jeb publié dans : Littérature
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Mercredi 4 juin 2008
    Il est étrange, devant le roman achevé, de voir ce qu'il a engendré en deux ans ( de sensations, d'inquiétudes, d'obsessions, de vies imaginaires), ramené à des dimensions physiques : pages, angles, place sur la bibliothèque. Je l'ai tellement attendu que je l'ai fantasmé. Je n'ose pas vraiment le feuilleter, je le regarde presque avec défiance, mais j'y reviens avec excitation. Et puis il y a l'inquiétude désormais : j'ai rêvé de ma chambre d'enfant, mon père se tenait sur le seuil de porte, et me disait que le texte ne valait rien. L'appréhension des critiques se confond à l'esquisse du père de mon second manuscrit.
    J'avance dans l'écriture. Je crois tenir le mode narratif adéquat, et parvenir comme je le souhaite à décrire des scènes par le prisme des personnages. La recherche sur la conscience et la mémoire, expérimentée par Woolf, Proust, Joyce m'y aide et je me plonge encore et encore dans leurs textes. Je suis fébrile à l'idée d'avancer , mais je dois aussi garder la bonne tonalité, sans éclats : tout est sous-terrain et il faut conserver l'indolence apparente.
    Dans le dossier qui suit l'édition Folio du livre de Virginia, "Les années", je lis un extrait de son journal : "L'important, pour l'instant, est d'aller très lentement ; de s'arrêter au milieu du flot, de ne jamais forcer l'allure, de s'étendre sur le dos et de laisser se peupler le monde feutré du subconcient."
par Jeb publié dans : Littérature
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Dimanche 1 juin 2008
    Peu de films m'ont autant remué que l'adaptation du roman de Georges Bataille, Ma mère, par Christophe Honoré. J'ai lu par la suite le roman et, bien que court, je m'y suis repris à plusieurs fois, cette fois mis à mal par la forme plus que par le fond. On le sait, l'œuvre est inachevée. Le texte est incontextablement beau, sulfureux, parfois sybillin et toujours inclassable. Je me suis souvenu d'avoir en réalité connu Bataille bien plus tôt : j'avais lu Histoire de l'œil quand j'avais douze ou treize ans. Difficile d'être au-delà de l'extrême littéraire. Je n'ai connu Sade que bien plus tard (longtemps, dans mon imaginaire d'enfant, il est resté un croquemitaine, un Barbe bleue dont je ne savais rien). Alors, quelles portes Bataille a-t-il ouvertes en moi ? Pourquoi l'avais-je oublié, alors que le souvenir de ce premier texte est désormais ciselé à mon esprit ? Je regarde au hasard les rares photos de l'auteur sur l'Internet. Il y a le jeune homme aux joues pleines, aux yeux caves, au regard noir. Puis il y a ce cliché (est-ce une capture d'écran ?) du vieil homme élégant, pris à Orléans, la main sur une rampe d'escalier. J'aime cette photo. Je me plonge aujourd'hui dans l'œuvre de Bataille, avec réticence et fascination. J'ai revu le film d'Honoré : je l'ai aimé, je l'ai préféré au livre. Huppert y est au sommet de son art.



Extrait de Ma mère, Georges Bataille :

    "Nous sommes allés un peu loin, disait-elle, et si loin qu'à présent je ne puis plus te parler comme une mère. Il me faut cependant te parler comme si rien ne pouvait nous éloigner l'un de l'autre, comme si je ne devais pas te gêner. Tu es trop jeune, trop près du temps où tu priais... Je n'y puis rien. Je m'indigne moi-même de ce que j'ai fait. Mais j'ai l'habitude, et pourrais-je m'étonner d'être dépassée par ma folie ? Il me faut un courage que tu dois sentir pour m'adresser à toi si nous devions avoir la force d'endurer. Peut-être devineras-tu dans mes phrases, si tristes soient-elles, que je m'efforce d'atteindre en toi ce qu'elles atteindraient si dans un monde inconcevable une pure amitié nous liait qui ne concerne que nos excès. Cela me semble du verbiage. J'en suis révoltée mais l'impuissance et la révolte ne changent pas ce que je suis.
    Pour longtemps, pour des mois, peut-être des annes, je renonce à te voir. Il me semble à ce prix que dans cette lettre, et déjà séparée de toi par l'immense voyage entrepris, je puis te dire ce qui, si je te parlais de vive voix, ne serait pas tolérable. Toute entière, je suis celle que tu as vue. Quand une fois je t'ai parlé, je serais morte plutôt que de ne pas être à tes yeux, devant toi, ce que j'aime être. J'aime les plaisirs que tu as vus. Je les aime à tel point que tu cesserais de compter pour moi si je ne savais pas que tu les aimes aussi désespérément que moi. Mais c'est trop peu de dire que j'aime. J'étoufferais si je cessais de vivre un instant sans rendre claire la vérité qui m'habite. Le plaisir est toute ma vie. Je n'ai jamais choisi et je sais que je ne suis rien sans le plaisir en moi, que tout ce dont ma vie est l'attente ne serait pas. Ce serait l'univers sans la lumière, la tige sans la fleur, l'être sans la vie. Ce que je dis est prétentieux, mais surtout est plat auprès du trouble qui me tient, qui m'aveugle au point même que, perdue en lui, je ne vois plus, je ne sais plus rien. T'écrivant, je comprends l'impuisance des mots, mais je sais qu'à la longue, en dépit de leur impuissance, ils t'atteindront. Tu devineras quand ils t'atteindront ce qui ne cesse pas de me renverser : de me renverser les yeux blancs. Ce que les insensés disent de Dieu n'est rien auprès du cri qu'une si folle vérité me fait crier."
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 30 mai 2008
    C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai ouvert tout à l'heure un colis en provenance de la rue Sébastien Bottin. Je ne l'attendais pas, et le voici : le premier exemplaire d' Une éducation libertine. C'est à la fois un aboutissement et un début inespéré. 
  Je suis heureux, et très reconnaissant envers les personnes qui ont accompagné ce texte. J'espère que le roman trouvera son public et saura vous toucher.
    En attendant de le trouver en librairies dès la fin du mois d'août, voici la couverture et la 4° de couverture...



par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 13 mai 2008
    Je viens de terminer la première partie de mon nouveau roman. J'étais très enthousiaste à l'écriture, mais la relecture me laisse plus hésitant. J'oscille toujours, lorsque j'écris, entre l'exaltation et un profond abattement. Je me sens déçu, condamné à n'être jamais qu'un écrivain médiocre. Rien de bien original, en somme.

    L'ami Émilio cite sur son blog A.Green ("La lettre et la mort"), que je n'ai jamais lu : " l'écrivain peut mourir de son écriture, mourir de cette écriture qui creuse trop profondément dans sa vie psychique jusqu'à réveiller, réveler, l'insoutenable." Il se dit réticent et tremblant, puis se demande : "À quand la Lettre et la vie ?" D'une certaine manière, l'écrivain peut sans doute mourir de son écriture, ou tout du moins être mis par elle en danger, sans cesse sur le fil du rasoir, entre raison et folie. Mais, cher Émilio, écrire sur la mort, c'est inexorablement écrire sur la vie. Peut-être est-ce pour cela que je ne pourrai jamais écrire sur autre chose.


   
par Jeb publié dans : Littérature
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Mardi 6 mai 2008
    J'ai lu, dans la presse, les règlements de comptes entre Houellebecq et sa mère. L'étalage laisse un peu dubitatif, mais il faut avouer que la matriarche réunionaise est plus proche d'une Carmen Cru sous acide que d'une maman bienveillante. Quand un journaliste lui rapelle qu'elle traite son fils de fainéant, elle répond qu'il n'a jamais rien branlé de sa vie, "à part lui-même". C'est certes très drôle si, comme moi, on a le goût de l'humour potache, mais aussi profondément pathétique. Le personnage Houellebecq gagnerait presque en sympathie. N'y a-t-il pas quelque vérité, lorsqu'il écrit que la mère est "la faille" ? Une faille originelle, parfois malgré elle. Combien d'auteurs sont poussés de l'avant par la figure de la mère ? Comme si l'écriture rafistolait, pansait, ou cherchait à rétablir sans cesse une justice.

    Je pensais écrire sur la figure du père, et je rêve de plus en plus de ma mère. Des rêves de déchirement, de violence, d'abandon et d'errance. Pourtant, si je ne peux pas dire que mes personnages n'ont rien de mes parents, ils ne sont que personnages de fiction et, objectivement, rien ne les rapproche. J'ai plutôt la sensation que chacun est une déclinaison de moi, cinq variations irréelles et chacune, au fil des pages, livre des secrets, ouvre la porte d'autres dimensions. Quel changement le texte amorce-t-il en moi ? On ne peut sortir indemne de l'écriture, d'un roman et de personnages avec lesquels on vit durant des mois ou des années. Et cette phrase de Bataille, dans "Ma mère", sans cesse me revient : "J'ai brûlé mes vaisseaux."
par Jeb publié dans : Littérature
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Vendredi 18 avril 2008
Je lis le "journal de marche" de mon grand-père, sur la route d'Indochine, de 1946 à 1948 :

"Après avoir longé et admiré depuis l'aube le panorama exotique et merveilleux des îlots qui jalonnent l'étroit chenal naturel au centre de l'archipel des îles de la Sonde, nous entrons en rade à Singapour, et nous restons au large à attendre le ravitaillement du ferry-boat et du mazoutier. Pendant que le steamer se frayait un passage entre les îles, je me croyais parfois transporté dans ma tendre jeunesse, et avais le sentiment de revivre le fabuleux périple de Robinson Crusoë. Il m'a alors semblé retrouver en ces îles l'enchantement de merveilles déjà connues, ou plutôt ardemment désirées. Etrange impression, penseront certains, mais que n'éprouve-t-on pas d'irréel et d'insaisissable en soi-même sous ces latitudes ?"

Lorsqu'il m'a remis ce carnet, j'ignorais qu'il avait écrit. Je savais son goût des mots, et la finesse de sa calligraphie. Fût-ce sur une carte d'anniversaire, il a toujours eu le souci du mot juste. J'ai pourtant découvert avec fascination ses écrits de jeunesse. Il avait 18 ans. Je découvrais le jeune mousse qu'il fut derrière le vieil homme qui m'est familier. Et, surtout, nous qui n'avons jamais parlé littérature, cette sensibilité qui nous réunit. Je sais l'ascendance de mes grands-parents, et plus particulièrement des figures paternelles sur ma vie et sur mon écriture. Par leur présence ou leur absence, chacun d'eux définit celui que je suis. Une pierre jetée dans l'eau disparaît et autour d'elle les cercles continuent de troubler l'onde et de se répéter.
par Jeb publié dans : Littérature
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Jeudi 17 avril 2008
    Tout le monde la méprise la rue Paille. C'est là que la jeunesse du bourg se débauche. C'est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés. Car la rue ne suffit pas à la rage écumante de la mer.
    Une détresse cette plage elle aussi, avec ses tas d'ordures pourrissant, ses croupes furtives qui se soulagent, et le sable est noir, funèbre, on a jamais vu sable si noir, et l'écume glisse dessus en glapissant, et la mer la frappe à grands coups de boxe, ou plutôt la mer est un gros chien qui lèche et mord la plage aux jarrets, et à force de la mordre elle finira par la dévorer, bien sûr, la plage et la rue Paille avec.

    Au bout du petit matin, le vent de jadis qui s'élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe et cet autre petit matin d'Europe...


Cahier d'un retour au pays natal, Aimé Césaire
par Jeb publié dans : Littérature
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