J'ai lu, dans la presse, les règlements de comptes entre Houellebecq et sa mère. L'étalage laisse un peu dubitatif, mais il faut avouer que la
matriarche réunionaise est plus proche d'une Carmen Cru sous acide que d'une maman bienveillante. Quand un journaliste lui rapelle qu'elle traite son fils de fainéant, elle répond qu'il n'a
jamais rien branlé de sa vie, "à part lui-même". C'est certes très drôle si, comme moi, on a le goût de l'humour potache, mais aussi profondément pathétique. Le personnage Houellebecq gagnerait
presque en sympathie. N'y a-t-il pas quelque vérité, lorsqu'il écrit que la mère est "la faille" ? Une faille originelle, parfois malgré elle. Combien d'auteurs sont poussés de l'avant par la
figure de la mère ? Comme si l'écriture rafistolait, pansait, ou cherchait à rétablir sans cesse une justice.
Je pensais écrire sur la figure du père, et je rêve de plus en plus de ma mère. Des rêves de déchirement, de violence, d'abandon et d'errance. Pourtant, si je ne peux pas dire
que mes personnages n'ont rien de mes parents, ils ne sont que personnages de fiction et, objectivement, rien ne les rapproche. J'ai plutôt la sensation que chacun est une déclinaison de moi,
cinq variations irréelles et chacune, au fil des pages, livre des secrets, ouvre la porte d'autres dimensions. Quel changement le texte amorce-t-il en moi ? On ne peut sortir indemne de
l'écriture, d'un roman et de personnages avec lesquels on vit durant des mois ou des années. Et cette phrase de Bataille, dans "Ma mère", sans cesse me revient : "J'ai brûlé mes
vaisseaux."
par Jeb
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Samedi, je fais le pied de grue devant ma boîte aux lettres dans l'attente des épreuves d'Une éducation libertine. Enfin les voilà, et la mise en page de
la Blanche me fait paraître ce texte un peu plus étranger. Car on s'habitue, au fil des corrections, au texte comme objet, à ses contours, et l'on s'y promène en territoire connu. Il est
transformé, plus élégant, il se rapproche de l'aboutissement. C'est à la fois émouvant et angoissant... Je relis fébrilement, me plonge de nouveau dans les plans de Paris et dans la mine d'or du
site Gallica. Il faut enfin faire le choix d'une quatrième de couverture et d'un bandeau. Et si je m'étais trompé ? Et s'il restait encore des coquilles ? Et si, et si, et si... Mais le temps
n'est plus aux questions, il faut déjà renvoyer les épreuves que la postière engloutit dans un chronopost. "Je peux fermer ?" demande-t-elle. Dans pareil cas, j'ai toujours la sensation d'être
soudain assailli par un trouble obsessionnel compulsif. Peut-être me suis-je planté de document ? Peut-être ai-je glissé un annuaire par inadvertance ? Oublié ma liste de course au beau milieu du
manuscrit ? Je coupe court au suspense : "Vous pouvez fermer."
En route pour l'impression.
par Jeb
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Je lis le "journal de marche" de mon grand-père, sur la route d'Indochine, de 1946 à 1948 :
"Après avoir longé et admiré depuis l'aube le panorama exotique et merveilleux des îlots qui jalonnent l'étroit chenal naturel au centre de l'archipel
des îles de la Sonde, nous entrons en rade à Singapour, et nous restons au large à attendre le ravitaillement du ferry-boat et du mazoutier. Pendant que le steamer se frayait un passage entre les
îles, je me croyais parfois transporté dans ma tendre jeunesse, et avais le sentiment de revivre le fabuleux périple de Robinson Crusoë. Il m'a alors semblé retrouver en ces îles l'enchantement
de merveilles déjà connues, ou plutôt ardemment désirées. Etrange impression, penseront certains, mais que n'éprouve-t-on pas d'irréel et d'insaisissable en soi-même sous ces latitudes ?"
Lorsqu'il m'a remis ce carnet, j'ignorais qu'il avait écrit. Je savais son goût des mots, et la finesse de sa calligraphie. Fût-ce sur une carte d'anniversaire, il a toujours eu le souci du mot
juste. J'ai pourtant découvert avec fascination ses écrits de jeunesse. Il avait 18 ans. Je découvrais le jeune mousse qu'il fut derrière le vieil homme qui m'est familier. Et, surtout, nous qui
n'avons jamais parlé littérature, cette sensibilité qui nous réunit. Je sais l'ascendance de mes grands-parents, et plus particulièrement des figures paternelles sur ma vie et sur mon écriture.
Par leur présence ou leur absence, chacun d'eux définit celui que je suis. Une pierre jetée dans l'eau disparaît et autour d'elle les cercles continuent de troubler l'onde et de se
répéter.
par Jeb
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Quel auteur parlait de l'ascendance cyclique d'œuvres sur ses propres romans ? Il y a quelques temps, je titrais un article "Wittkop, noir
soleil". Aujourd'hui, la finalisation de mon roman est en cours chez mon éditeur et j'ai été contacté par une correctrice qui lisait, dans un train la ramenant à Paris, Les Rajahs
Blancs, de Gabrielle. Elle m'a parlé de son admiration pour ses œuvres, puis de ses relectures, il y a deux ans, des épreuves de Chaque jour est un arbre qui tombe, pour les
éditions Verticales. Il semble qu'Une éducation libertine soit placée sous une bonne étoile witkopienne.
Je garde les Rajahs blancs et Hemlock dans ma bibliothèque et repousse sans cesse leur lecture. Bien que mon petit doigt me dise qu'existent encore des
inédits, je sais que l'excitation de la découverte laissera place au plaisir nostalgique de la relecture. Je couve ces deux romans du regard, promesse d'un dernier voyage dans l'univers baroque
et luxuriant de Wittkop.
Un univers en enfante un autre : lorsque j'écris, un auteur devient une figure tutélaire, des chansons dessinent un contour sonore, des images éclipsent un monde au profit d'un
autre, mêlé de photos, de films, de souvenirs, de sensations. Jamais mon esprit n'est plus incisif qu'à l'instant de m'endormir, lorsque je balance entre la conscience et le sommeil. Les choses
m'apparaissent avec acuité ; ce sont souvent des réminiscences très sensorielles que j'ai le sentiment de pouvoir restituer avec fidélité. Peut-être est-ce cela, l'état d'écriture, une suspension
de la réalité, un no man's land psychique dans lequel idées et sens affluent et prennent chair, une dissolution de soi dans laquelle on convoque à loisir Woolf, Proust ou Wittkop, où le
temps est flexible et maléable, où l'on touche à la toute puissance d'un Dieu.
par Jeb
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Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.
Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
Rien.
Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,
je crois qu'il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n'est pas mort,
il avance pour l'éternité.
Mais qui en voudrait
sauf moi ?
Et moi, qu'il vienne celui qui me trouera la gueule
je l'attends.
Antonin ARTAUD, Textes écrits en 1947
par Jeb
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J'ai lu, la semaine passée, un article sur la littérature gay. Qu'est-ce que la littérature gay ? Qu'est-ce que la littérature homosexuelle ? Un hétéro peut-il
faire de la littérature gay, et inversement, un homo de la littérature hétéro ? Bref, toutes ces questions existentielles... Sachez donc que, d'après ma lecture, la littérature gay serait une
littérature communautariste (exclusivement écrite par des homosexuels, souvent pour des homosexuels) alors que la littérature homosexuelle serait une littérature qui traite du thème de
l'homosexualité. Hmmm, soit !
Tout ce qui enferme l'homosexualité m'agace : je hais la gay pride, Têtu, le marais, pink TV et les rayons gays de la FNAC et de Virgin. Et pourtant, si je parcours ce blog, je m'aperçois que les
auteurs homosexuels y ont une place de choix : Proust, Wilde, Mishima, Wojnarowicz, Cunningham, Wittkop, Woolf (?)... Alors quoi ? Qu'ont-ils de plus ces auteurs ? Woolf écrit-elle comme un homme
et Proust comme une femme ? Et Sade ? Et Littel ? Ah, dilemne ! Je me laisse croire que l'homosexualité force à l'écriture (c'est mon cas, du moins le pensé-je) et que les auteurs homos ont une
sensibilité particulière, une perception du monde qui, parfois, me fait écho. En revanche, les auteurs gays me rebutent (je ne les citerai pas), même si certains semblent entre deux eaux
(Wojnarowicz ?). Je m'y perds... Et moi d'ailleurs, ai-je maintenant à me questionner ? Serai-je classé au rayon gay de la FNAC ? Têtu fera-t-il une critique de mon roman ? Et avec tout ça,
m'accusera-t-on d'être hétérophobe ou homophobe ? Je préfère résoudre la question en pensant que la littérature, peu importe l'auteur et peu importe le thème, est profondément sexuelle et n'admet
pas ni limites ni classement.
par Jeb
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